Il est fort probable qu’aucun athlète olympique ne prendra le risque d’user de sa liberté d’expression au cours des actuels Jeux olympiques d’hiver qui se déroulent à Pékin. Et pourtant les sujets ne manquent pas: atteintes aux droits humains en Chine, mouvements Black Lives Matter et #MeToo qui bousculent le monde du sport depuis le genou à terre de
Colin Kaepernick (2016) et les affaires Larry Nassar (2017) ou Peng Shuai (2021).

Ce triste silence n’est guère surprenant au vu des menaces adressées récemment par les autorités chinoises aux athlètes qui voudraient émettre une quelconque opinion. Mais il tient aussi au système de stricte limitation de leur libre expression mis en place par le Comité international olympique (CIO) depuis plus de cinquante ans. En effet, selon l’alinéa 2 de la règle 50 de la Charte olympique édictée unilatéralement par le CIO, «aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique».

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Toutefois, sous la pression des athlètes actifs sur les réseaux sociaux, le CIO a aménagé cette règle à la veille des Jeux de Tokyo de juillet 2021, et aussi dans la perspective des Jeux de Pékin. Dorénavant, et durant le temps des Jeux, les athlètes peuvent exprimer leur opinion dans les médias traditionnels ou numériques, sur les réseaux sociaux, en tous lieux hors du stade. Pour ce qui est de l’aire de compétition avant le début de l’épreuve, c’est-à-dire à la vue des spectateurs et des caméras du monde entier, le CIO exige que leur expression, y compris par exemple leur geste, soit «conforme aux principes fondamentaux de l’olympisme» et ne soit pas «interdite ou limitée par les règles de compétition de la fédération sportive internationale concernée» et/ou «par le règlement d’un Comité national olympique (CNO)».

Le stade olympique n’est pas un lieu protecteur

Cette dernière disposition place les athlètes issus de régimes dictatoriaux dans des conditions bien difficiles car leurs CNO sont étroitement soumis au pouvoir (Chine, Russie, Biélorussie…). Pour eux, le stade olympique, où qu’il soit dans le monde, ne serait donc pas un lieu protecteur. Le CIO précise, en outre, que l’expression de l’opinion ne doit pas être dirigée «directement ou indirectement contre des personnes, des pays ou des organisations».

Dans de telles conditions, les championnes Simone Biles ou Peng Shuai ne pourraient pas profiter de l’audience planétaire pour dénoncer publiquement leur agresseur, ni d’autres athlètes questionner le racisme systémique dans leur sport ou dans leur pays. L’un des arguments du CIO serait sa crainte de voir le podium et le stade olympique devenir des espaces de cacophonie politique, voire de promotion des pires régimes. Mais n’est-ce pas le propre des institutions démocratiques que de laisser leurs adversaires s’exprimer?

Tout serait plus simple, à vrai dire, notamment pour les athlètes, si le CIO avait lui-même le courage de défendre clairement et vigoureusement les droits humains. En continuant à se retrancher derrière l’argument de la neutralité et de l’apolitisme, il donne indirectement raison aux dictatures chinoise, russe ou moyen-orientale selon lesquelles les droits humains ne seraient pas universels mais une simple invention occidentale.

Aucun contrat de travail

S’ils ne sont pas des citoyens comme les autres, les athlètes olympiques ne sont pas non plus des travailleurs comme les autres puisqu’ils n’ont signé aucun contrat de travail avec le CIO, leur CNO ou le comité d’organisation local des Jeux. Pourquoi d’ailleurs ne perçoivent-ils aucun revenu d’un spectacle mondialisé et extrêmement lucratif qui n’existerait pas sans eux? On pourrait arguer qu’ils ont accepté de restreindre leur liberté d’expression, de ne pas
être rémunérés, et de se soumettre exclusivement à la justice des institutions sportives en
contractant librement une licence sportive auprès de leur fédération et en acceptant d’être
inscrits aux Jeux par l’entremise de leur CNO.

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C’est ici que la comparaison avec les artistes devient particulièrement éclairante. Imagine-t-on des artistes limités dans leur expression par des fédérations artistiques internationales que coifferait un Comité international des Jeux esthétiques? Pour quelle raison les athlètes ne pourraient-ils pas s’exprimer aussi librement que les artistes lors de leurs performances? Voilà pourquoi, à l’avenir, le CIO devra protéger les athlètes et défendre les droits humains.