Il en rêvait, Res Brügger. Sans oser vraiment le dire, mais il en rêvait. Partir sur un record du monde ou une victoire d'un athlète suisse sept ans après celle de Werner Günthör, laisser les clés de la manifestation après vingt-huit ans de bons services à son successeur Hansjörg Wirz – le président de l'Association européenne d'athlétisme et chef de la délégation olympique suisse à Sydney – et pouvoir jouer tranquillement au golf. Vendredi soir, dans un stade du Letzigrund à nouveau plein à craquer (23 000 spectateurs), le patron du plus grand meeting du monde a été comblé à moitié. La source de son bonheur? André Bucher, la nouvelle star de l'athlétisme suisse, vainqueur du 800 m, mais aussi les trois Suisses venus s'ajouter à coup sûr à la liste des sept athlètes qualifiés pour Sydney.

Album de souvenirs

Dans quelques années, quand il feuillettera son album de souvenirs, l'entrepreneur septuagénaire se souviendra probablement d'une réunion 2000 riche en performances et en émotions. Il se souviendra aussi d'un dernier meeting organisé au milieu d'une drôle de saison, plus longue que d'ordinaire, tout juste un mois avant ces fameux Jeux olympiques porteurs de valeurs d'un autre temps, et où même les plus grands champions concourent pour pas un sou. «Une fois qualifiés, les athlètes concentrent toute leur énergie sur les Jeux. Quitte à moins viser la performance lors des meetings», avouait un organisateur. Et ils étaient tous là, les caïds de la piste, à l'exception des blessés Michael Johnson et Wilson Kipketer. Dix recordmen du monde, quinze champions du monde, huit champions olympiques, venus à Zurich poursuivre leur chasse aux 50 millions d'or à répartir entre les futurs vainqueurs de la Golden League, mais surtout pour se tester.

A ce petit jeu-là, Marion Jones a été la première à marquer des points. Victorieuse en 10''95 d'un 100 m de prestige, la boulimique a non seulement remis à leur place toutes ses principales adversaires – Inger Miller, battue d'un centième, Merlene Ottey, Christine Arron – elle a aussi allumé cette minuscule étincelle qui a suffi à enflammer le public avant de se concentrer sur un concours de la longueur terminé trop tard pour figurer dans la présente édition.

Un vieux paradoxe zurichois: la réunion a beau être la plus riche du monde (5,8 millions de francs de budget cette année), le stade du Letzigrund dispose de deux «virages» de supporters qui en font l'un des plus animés du circuit. Cinq à six mille spectateurs debout, qui tapent des mains et scandent les noms des stars comme dans un match de football. Une assistance enthousiaste qui ne pouvait manquer de faire un triomphe à l'Argovien Franz Nietlispach, multiple champion du monde en chaise roulante, et auteur d'un nouveau record du monde sur 1500 m (2'56''98). Un public exemplaire, prompt à faire la fête à Maria Mutola, victorieuse du 800 m pour la huitième année consécutive, ou à Gabriela Szabo, la souris roumaine, minuscule bout de femme qui domine le 3000 m avec une régularité confondante.

Les Suisses? Très convaincants, à tout juste 48 heures de la fin de la période de qualification pour les Jeux. A commencer par André Bucher (lire Le Temps du 11 août), premier Suisse à s'imposer au Letzigrund depuis 1993 (1'43''72 sur 800 m). Parti très vite, rejoint par sa cohorte d'adversaires africains, puis auteur d'une nouvelle accélération dans la dernière ligne droite, le Lucernois a fait preuve une nouvelle fois d'un panache qui fera de lui à coup sûr l'un des favoris à Sydney. Il y retrouvera notamment le Jurassien Raphaël Monachon, quatrième vendredi du 110 m haies B en 13''65, soit le temps exact qu'il lui fallait pour confirmer sa performance des championnats suisses de Lugano et se qualifier pour ses premiers Jeux olympiques en compagnie d'un autre spécialiste des haies, le Tessinois Paolo della Santa. Il y retrouvera probablement aussi le relais 4 x 400 m, qui devrait obtenir une dérogation de la fédération suisse d'athlétisme si ses spécialistes n'améliorent pas leur temps dimanche à La Chaux-de-Fonds. Avec les excellents 46''00 réussis vendredi par Alain Rohr et Laurent Clerc, meilleures performances suisses de la saison, le cumul compliqué des temps place en effet la moyenne individuelle des quatre meilleurs relayeurs suisses à 46''21. Soit 1 ridicule centième de plus que la limite requise…

Longtemps blessés

Peter Philipp ayant terminé à 27 centièmes de la limite sur 1500 m (3'37''07), restaient les deux leaders de l'athlétisme suisse la saison passée, Marcel Schelbert et Anita Weyermann. Tous deux longtemps blessés, ils pouvaient se contenter d'atteindre la limite une seule fois en égard à leurs résultats de l'an passé. «Après dix mois de blessures et de doutes, la forme est de nouveau là», avait averti le Zurichois, médaillé de bronze des derniers Mondiaux sur 400 m haies. Pari tenu. En 49''49, soit 11 centièmes de moins que le temps requis, et ce malgré une dernière place dans la course principale. Comme pour conjurer un mauvais sort, Anita Weyermann, soudain retrouvée sur 1500 m, a dompté, avec plus de deux secondes d'avance, le chrono demandé (4'08).

Il y a encore eu des duels de titans, comme celui remporté sur 1500 m par Hicham El-Guerrouj face à Noah Ngeny. Des retours réussis, comme celui de Maurice Greene, vainqueur du 100 m en 9''94 trois semaines après son claquage lors des sélections américaines, et de Sergueï Bubka, le «tsar» de la perche enfin capable de passer une barre malgré des douleurs persistantes au talon. Res Brügger peut prendre sa retraite tranquille. Avec ou sans lui, le meeting de Zurich a un avenir tout tracé.