Charles Devantay pose son téléphone le temps de prêter son front à une prise de température. Le spécialiste du 400 mètres a déjà passé un test PCR avant de quitter la Suisse et un nouvel écouvillon attend son nez au moment d'arriver à Torun, en Pologne. Voyager au temps de la pandémie a ses désagréments. Ils ne suffisent pas à troubler la bonne humeur du jeune homme de 23 ans qui s’apprête à vivre sa première grande compétition individuelle élite. En attendant le sérieux de la course ce vendredi, «ça rigole bien» en transit, dans une ambiance de course d’école.

Le représentant du Sporting Athlétisme Bulle sera l’un des 23 Suisses en lice jusqu’à dimanche aux Championnats d’Europe en salle. Jamais la délégation nationale n’y avait été aussi forte. En 2007 et 2009, elle ne réunissait que quatre membres. En 2015, ils n’étaient encore que sept. Et puis la sélection a enflé: 14 athlètes en 2017, 18 en 2019. Sans la blessure du sprinteur Silvan Wicki, ils auraient été 24 cette année.

Une «impressionnante évolution», selon Swiss Athletics, déjà constatée avec une délégation record de 22 têtes aux Mondiaux de Doha, en octobre 2019. La force du nombre s’accompagne de résultats probants, dont six titres européens ces six dernières années (contre deux entre 2000 et 2014) ainsi que la médaille de bronze de Mujinga Kambundji il y a quinze mois au Qatar…

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Le paradigme de Zurich

Aujourd’hui, certaines stars abordant leurs derniers tours de piste (Lea Sprunger, Selina Rutz-Büchel) côtoient de nombreux talents en début de carrière. «Sans doute le meilleur mélange de générations que nous ayons jamais connu», s’enthousiasme le directeur technique de la fédération, Philipp Bandi.

L’homme se souvient très précisément comment a été enclenché le mouvement. «Lorsque Zurich a obtenu l’organisation des Championnats d’Europe 2014, nous avons opéré un changement de stratégie majeur au niveau des processus de sélection. Auparavant, Swiss Athletics fixait pour les grands rendez-vous des minima de qualification plus sévères que ceux de la fédération internationale. Au début des années 2010, il a été décidé d’abandonner cette pratique.»

Au principe de n’envoyer que des cracks susceptibles d’atteindre les finales voire de briguer des médailles, Swiss Athletics a substitué celui de retenir le plus d’athlètes possible. Un véritable changement de paradigme. Imaginée dans un premier temps pour gagner en visibilité sur la piste du Letzigrund lors des Européens à domicile, il a entraîné un cercle vertueux plus puissant qu’escompté.

Gloire aux héros locaux

«En réalité, les minima pour les grands rendez-vous ne sont pas très élevés, fait remarquer l’entraîneur-chef Louis Heyer. Ouvrir plus grand les portes a donné des perspectives à beaucoup d’athlètes. Ils se qualifient une première fois lorsqu’ils sont jeunes, sans pouvoir jouer la gagne, mais une simple participation leur fait prendre conscience qu’en optimisant leur entraînement, en s'organisant, il y a quelque chose à vivre, et cela les motive.»

Donc ils adaptent leur planning hebdomadaire. Tendent vers le professionnalisme. Travaillent plus dur. Et lorsque arrive le grand événement suivant, ils sont plus compétitifs.

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A Torun, Charles Devantay sait qu’il n’en est qu’au début de l’histoire. «Je veux faire de mon mieux et, allez!, essayer de me qualifier pour les demi-finales», lance le Fribourgeois. Un «médaillable» de ceux que Swiss Athletics aurait sélectionnés il y a quinze ans? Peut-être pas. Mais encore moins un «touriste». «Cette première expérience va m’être très utile pour la suite», promet celui qui rêve des Jeux olympiques de Paris en 2024.

En attendant, à son retour en Suisse, il sera déjà le «grand qui a fait les Européens» aux yeux des «petits» de son club. «C’est un autre effet positif, souligne Louis Heyer. Tous ces participants deviennent des héros locaux qui montrent par l’exemple que c’est possible. Nous avons désormais, dans toutes les régions du pays, des athlètes pour jouer ce rôle de modèle. La machine est lancée. Maintenant, il faudra être capable de suivre le rythme…»

Professionnalisation des entraîneurs

Le chantier est immense. La densification de l’élite ne trouve pas encore d’écho au niveau du nombre de licenciés, stable autour des 12 000 depuis cinq ans (si l’on occulte le trou creusé par une année 2020 forcément particulière), ni au niveau des (infra) structures de la discipline. La base de la pyramide repose essentiellement sur le travail des clubs, dont le degré d’équipement et d’encadrement varie énormément. «La professionnalisation de l’athlétisme doit maintenant passer par la formation des entraîneurs, martèle le directeur technique Philipp Bandi, car il faut des personnes suffisamment flexibles pour travailler avec les athlètes qui prennent les dispositions nécessaires pour s’entraîner en journée et pas seulement le soir, après le travail, comme le font traditionnellement les amateurs.»

Au COVA Nyon, le club de Lea Sprunger, le responsable Jacques Binder confirme le besoin de renforts. «Nombre d’associations se sont développées grâce à des gens qui s’investissent beaucoup, depuis longtemps, et il y a peu de jeunes pour reprendre le flambeau. On se retrouve régulièrement avec des groupes de dix athlètes de niveaux très hétérogènes, et ce n’est pas l’idéal pour montrer ce qu’est le sport de performance. Si 5% des anciens compétiteurs venaient donner un coup de main, il n’y aurait plus aucun souci. Mais c’est presque du bénévolat et c’est chronophage, ce qui retient beaucoup de monde.»

Pour cet observateur averti, oui, l’athlétisme suisse se porte bien. Zurich 2014 a fait son effet. L’UBS Kids Cup, un vaste programme de compétitions pour enfants lancé en 2011, aussi. «Mais il y a encore un potentiel d’amélioration énorme au niveau de la promotion de la relève, si l’on se compare à d’autres nations ou à d’autres disciplines, souffle-t-il. On pourrait encore faire mieux. Zéro doute.»

A Torun, Swiss Athletics espère que six athlètes se hisseront en finale. Que quelques médailles alourdiront leurs bagages au retour. Et que les succès du week-end continueront d’alimenter ceux de l’avenir.