ATHLéTISME

Athletissima, c’est Jacky Delapierre

19 champions, dont Usain Bolt, et 52 médaillés olympiques concourent à Lausanne ce soir à l’enseigne d’Athletissima. Portrait du fondateur et directeur du meeting, indéboulonnable et respecté

Il fait les cent pas dans le jardin, un appareil photo pendouille à sa main. Il observe le manège en souriant, presque distant. Le recul, c’est important. De temps en temps, il s’approche, histoire d’échanger quelques mots; il est toujours ouvert et franc. Et puis il retourne s’asseoir un peu plus loin. «Il reste seul, c’est curieux, je vais aller lui parler», dit une voix. Seul? Non, sûrement pas. ­Intérieu­rement, Jacky Delapierre débat.

Ce lundi, Usain Bolt est l’invité de Jean-Claude Biver. Le patron de Hublot a convié la star chez lui, sur la Riviera. Il y a quelques journalistes, et aussi le boss d’Athletissima; si imposante et pourtant discrète, sa silhouette se promène parmi d’autres. Comme les autres. Il ne court pas après Bolt, évite de lui tenir la jambe. «Il sait que je suis le type qui organise Lausanne, je peux le laisser tranquille», sourit-il. Pour trouver trace d’orgueil, il faudra repasser. Jacky Delapierre intègre cette rare famille de personnes à la fois toujours occupées et toujours disponibles. C’est ce qui le rend irremplaçable. Qui a dit que personne ne l’était?

Le grand patron d’Athletissima l’admet: «Je suis heureux, mais tendu.» Lorsqu’il est seul, c’est que son esprit est habité du monde; celui qui noircira Lausanne ce jeudi soir. «Ce n’est pas facile de gérer une telle affluence dans un stade inadapté et vétuste», rappelle-t-il. Il pense à des moments précis, à ces secondes qui escorteront Usain Bolt de son couloir d’échauffement à la piste; à sa double carapace de gardes du corps. «Il faut qu’il ait la paix.» Et la paix ne tombe pas du ciel.

Le ciel, parlons-en; il avait déjà cherché des noises à Athletissima à sa toute première fois. 1977. Président du club d’athlétisme du Stade Lausanne, Jacky Delapierre est chargé d’organiser un meeting pour l’inauguration du Stade Pierre-de-Coubertin. Avec son ami journaliste Michel Busset, il décide que la fête doit être mémorable. Bien des étoiles sont conviées; Dwight Stones et John Walker, ­entre autres. Mais la pluie, diluvienne, force 5800 parapluies à s’ouvrir. Malgré ces conditions, l’atmosphère enthousiasme les athlètes; Dwight Stones veut revenir. Une deuxième édition aura donc lieu illico, le même été. C’est parti.

Depuis, la manifestation a grandi, beaucoup. Elle a connu coups de cœur et coups de blues. Elle a déserté Vidy pour la Pontaise. Certains disciples des débuts ont claqué la porte, fâchés. Jacky Delapierre, patron de la première heure, est toujours là. Passionné. Mordu. «Ce qui me donne la force, c’est que jamais une année ne ressemble à la précédente, sourit-il. Les devoirs se renouvellent sans cesse. Chaque année, il y a de nouveaux soucis. Chaque année, il y a de nouveaux athlètes. Il y a du mouvement dans les épreuves, les programmes, les contextes.» Ce qu’il aime dans l’athlétisme? «Il y a beaucoup d’argent, mais par rapport à d’autres sports, c’est encore une famille. On peut discuter les yeux dans les yeux avec Bolt, passer de bons moments ensemble.»

Le patron est omniprésent, mais pas omnipotent. «Il sait déléguer, c’est un signe d’intelligence», souligne son ami Daniel Rossellat, patron du Paléo Festival et syndic de Nyon. Mais refiler le témoin n’est pas exercice évident. Non que Jacky Delapierre rechigne à préparer sa succession: cela fait des années qu’il y songe. «Mais il faut trouver la bonne personne, qui maintiendra l’esprit, la ligne, tout en apportant ses propres idées, prévient-il. C’est un équilibre compliqué, qui nécessite une longue période d’acclimatation.»

Car soyons honnêtes: Athletissima, c’est une équipe, oui, merci. Mais c’est Jacky Delapierre devant elle. Parce que l’homme a fait des relations humaines une valeur sacrée, malgré le temps qui passe et métamorphose la société, qui fait l’argent roi. Lui sillonne le monde pour rencontrer les gens, parce qu’une poignée de main, un regard valent tellement plus qu’un chéquier. Il en reste convaincu. Le scénario ­rocambolesque de l’engagement d’Usain Bolt, cette année, tend à lui donner raison: le Jamaïcain avait décidé de faire l’impasse sur Lausanne, peu importe le cachet. Aux Championnats du monde en salle, en Turquie, le boss rencontre son manager, Ricky Simms, se fâche un peu: il a appris que le champion préfère fêter son anniversaire cette semaine-là. Et puis il se rend au meeting de Rome. Ricky Simms l’exhorte à aller parler personnellement à Bolt. Aux heures froides et profondes de la nuit, après le repas et au bord d’une piscine, Jacky Delapierre tente de raisonner Usain Bolt. «Je lui ai dit: «Si tu renonces, je vais devoir aller devant la presse et je vais leur dire quoi?» raconte-t-il. Je vais devoir leur dire la vérité, que tu es là-bas en train de fêter. Tu es pro, tu vois tout ce que tu représentes. Il m’a dit qu’il réfléchirait. J’ai pensé qu’il bottait en touche.» Quelque temps plus tard lui parvient un fax indicatif des athlètes qui désirent faire escale à Lausanne. L’identité du champion olympique y figure. «Mon coach m’a dit qu’il voulait que je vienne, confie Usain Bolt. Et puis l’organisateur m’a supplié, «Tu devrais venir», «Tu devrais venir». Les deux, ils ont influencé ma décision.»

Aux yeux de Ricky Simms, «Jacky Delapierre est dans le milieu depuis si longtemps et il a monté un si fantastique meeting qu’il est très, très respecté. Dans les négociations, il est strict, mais il est juste. Lorsqu’il dit que tel ou tel vient pour tant d’argent, alors c’est ainsi. Lorsqu’il dit que tel ou tel ne viendra pas, alors c’est ainsi. Il sait où aller pour négocier, pour trouver les meilleurs athlètes.» Les pourparlers sont souvent âpres, mais ils reposent sur des fourchettes constantes. Jacky Delapierre sait ce qu’il se veut; quel athlète il veut convier, et combien il est prêt à offrir.

Dans le budget de cette année, 960 000 dollars ont été dévolus au recrutement. 550 000 dollars, soit plus de la moitié du poste, sont exclusivement consacrés aux épreuves de sprint (100 mètres et 200 mètres hommes, 100 mètres femmes).

Jean-Pierre Schoebel est directeur du meeting de Monaco. Il n’oublie pas les précieuses grâces de Jacky Delapierre, à ses débuts en 1987. «Il nous a aidés, nous a montré les ficelles, il a été un peu notre parrain, dit-il. La première chose qu’il m’a apprise, c’est d’être réglo, de tenir ses promesses. La parole donnée est très, très importante, bien plus que n’importe quel contrat. Dans le monde de l’athlétisme, Jacky a une authentique aura. Aux assemblées de la Diamond League, je dirais qu’il est discret, qu’il ne l’ouvre pas à tort et à travers. Mais, du coup, lorsqu’il parle, il est très écouté.»

Le Vaudois lui-même se dit franc: «Je dis les choses et je ne suis pas rancunier. J’ai un caractère entier, c’est vrai, mais je ne suis pas malhonnête. Je ne me suis jamais retrouvé au tribunal.» Oh, son caractère lui a bien valu des inimitiés passagères: parce qu’il s’était pris de bec avec lui, Cubee Seegobin, le manager de Yohan Blake, a durant de longues années refusé de venir à Lausanne.

Pour son ami Olivier Français, «il lui arrive de parler trop vite, mais jamais avec le désir de faire du mal.» Le conseiller national a passé une semaine à ses côtés à Londres: «Je peux vous dire que je l’ai vu à l’œuvre. Il n’a pas arrêté de travailler, de rencontrer, de peaufiner. On avait des billets pour la finale de basketball. On a dû y aller sans lui.»

Bosseur, battant, au fil des années il s’est élevé socialement. Issu du milieu ouvrier, il est devenu directeur régional d’une grande compagnie d’assurances qui a su lui offrir certaines libertés et en a tiré des bénéfices. Il ne parlait pas un mot d’anglais, il a appris. Sportif, il fut un bon spécialiste du 800 mètres. Epicurien, il est un amoureux de la vie, de la bonne chère et de divins nectars. Il n’oublie pas d’où il vient. «Ses attaches sont confirmées par son accent, souligne Daniel Rossellat. Ses racines sont profondes.» Curieux, il a avancé à l’écoute des autres. Certains de ses détracteurs lui trouvent un caractère ombrageux, une fausse bonhomie. D’autres lui reprochent un manque d’envergure, ou un ego surdimensionné. «Lorsqu’on est un leader, il est évident qu’on doit avoir une certaine forme d’ego, constate Olivier Français. Au niveau qui est le sien, on se retrouve forcément seul à moment donné, et si formidable soit l’équipe qui vous entoure.» Lui assure que s’il passe pour arrogant, c’est avant tout parce qu’il est affreusement timide.

«C’est un entrepreneur, c’est un homme qui a cherché à faire l’impossible et est arrivé à gérer l’impossible, s’enthousiasme Jean-Claude Biver. De rien, il a réussi à faire un événement planétaire.» Athletissima est aujourd’hui un meeting incontournable. Bien que d’autres se pressent au portillon de la Diamond League, Jacky Delapierre n’est pas inquiet dans l’immédiat. «Parce qu’on est très respectueux des règles, et que beaucoup d’autres peinent à pouvoir les assumer, lâche-t-il. Pour les deux ans à venir, ça ira. Après, ça dépendra de l’outil à disposition.»

La Pontaise prend de l’âge, et elle est déjà bien trop vieille; refrain connu. Elle, elle n’est pas irremplaçable.

Il sillonne le monde pour rencontrer les gens, parce qu’une poignée de main, un regard valent tellement plus qu’un chéquier

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