Ils courent, ils courent, les joggeurs, et ils mettent ceux qui ne courent pas dans tous leurs états. Au-delà des mesures politiques qui varient selon les pays, de l’interdiction de la pratique à l’absence de restrictions, la course à pied peut symboliser la transgression du principe de confinement strict, qui fait figure de solution absolue à la crise sanitaire actuelle.

Mais au-delà des regards désapprobateurs dans la rue et des commentaires virulents sur les réseaux sociaux, de nombreux spécialistes plaident pour sa réhabilitation, voire son encouragement. Accompli avec le plus grand respect des recommandations usuelles (distanciation sociale et hygiène), et davantage encadré qu’il ne l’est actuellement, le footing à intensité modérée constituerait même – avec la marche et de manière générale le mouvement en plein air – une partie de la réponse collective à apporter, sur le long terme, à la pandémie de Covid-19.

Lire aussi:  Le sportif face à ses responsabilités: une question de bon sens

La course à pied a bien, au sein du personnel médical et de la communauté scientifique, ses détracteurs. Certains (comme le Syndicat des jeunes médecins en France) ont milité pour son interdiction parce que les mesures politiques liées à la pratique du sport en extérieur étaient «mal comprises» par la population, et laissaient la porte trop grande ouverte à de mauvais comportements. D’autres la tiennent dans la liste des activités présentant un risque de blessure inutile pendant une période où le système de soins est sous haute tension. Quelques-uns, enfin, perçoivent les coureurs comme des super-propagateurs du virus, d’autant que leurs gouttelettes de transpiration pourraient être projetées jusqu’à 10 mètres dans leur sillage, ainsi que le suggère une étude réalisée par Bert Blocken, un spécialiste belge en aérodynamique.

Lire également notre éditorial:  Courir n’est pas trahir

Mettre des espaces à disposition

Aucune de ces réserves ne condamne la course à pied dans son essence, «une activité sportive qui peut être accomplie de manière isolée, à bonne distance des autres et en respectant toutes les recommandations sanitaires», souligne le média sportif The Athletic. Certains spécialistes pensent d’ailleurs qu’elle devrait être encouragée, pour les personnes qui en ont la capacité bien sûr. «Les effets délétères de toute restriction de l’activité physique sont incontestables et très documentés, souligne le physiologiste Grégoire Millet, de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne. Dans ce contexte, le jogging présente l’immense avantage de permettre la dispersion des pratiquants.»

Lire également l'article lié:  Le jogging, par les temps qui courent

A ce titre, les restrictions horaires et les fermetures de certains espaces publics, comme les parcs, paraissent «contre-productives» car elles conduisent à augmenter la densité des coureurs dans les lieux encore libres d’accès et, de ce fait, «majorent les risques de contagion», poursuit le chercheur. Qui développe: «On devrait au contraire ouvrir le maximum de lieux possible pour ceux qui veulent marcher ou courir, pourquoi pas en régulant la circulation uniquement dans un sens.»

Consulter le blog du médecin du sport Boris Gojanovic, riche en conseils sur la question

Au niveau international, différents universitaires militent dans cette optique pour une mise à disposition des golfs et autres terrains de sport à des fins d’exercice en plein air pour la population. «C’est une question de santé publique, appuie Grégoire Millet. Le but final de la lutte contre le coronavirus est de réduire la mortalité. Mais on mesure mal l’effet pervers de rester chez soi de manière strictement confinée.»

Impact sur la santé mentale

Dans une longue tribune pour Le Quotidien du Médecin, le Dr Alain Ferrero lançait ainsi en France l’idée d’un «plan d’urgence de développement des activités physiques et sportives» pour lutter contre la crise sanitaire actuelle. A court terme, une bonne capacité à utiliser l’oxygène présent dans l’air serait selon lui un facteur de bénignité du Covid-19, or celle-ci peut se développer en l’espace de quelques semaines par l’entraînement.

Certaines voix critiques ironisent en affirmant que les adeptes peuvent bien se passer de sport quelques semaines. Mais la situation va se prolonger plus longtemps que cela, tant qu’un vaccin ne sera pas disponible, et dans ce contexte encourager les exercices d’endurance permettrait au contraire à la population de mieux se préparer à affronter le virus.

Lire aussi:  Sept conseils pour rester en forme au temps de la pandémie

En outre, écrit le médecin du sport, les activités physiques et sportives «contribuent à la stabilisation et à l’amélioration de la majorité des maladies chroniques constituant un facteur de risque d’évolution défavorable du Covid-19: maladies cardiovasculaires, respiratoires, certains cancers notamment».

Et puis, il y a l’impact sur la santé mentale. En 2018, Scott Douglas faisait l’inventaire des bénéfices de la course à pied dans son ouvrage Running Is My Therapy, démontrant qu’au-delà de la décharge d’endorphine qui procure au coureur une sensation de bien-être, la pratique régulière était un moyen efficace de lutter contre l’anxiété et la dépression. «Et ça aussi, vu les circonstances actuelles, on en a bien besoin», conclut Grégoire Millet.