Jean Alesi enrage. Le pilote Sauber peste de ne pas avoir entre les mains une monoplace avec laquelle il pourrait prétendre aux honneurs. Après plus de dix ans passés en Formule 1, le pilote français avoue qu'il est, cette fois, un peu touché au moral. La Sauber-Petronas Ferrari qu'il pilote cette année ne répond pas vraiment à ses ambitions. Cet infatigable attaquant s'était pourtant réjoui, avant le début de la saison, de disposer enfin d'un moteur compétitif. Un V10 Ferrari à peine moins performant que celui utilisé par la Scuderia elle-même.

Les premiers tours de la nouvelle monoplace suisse, l'hiver dernier, avaient fait naître d'authentiques espoirs. Une belle voiture, saine, dotée de quelques astuces aérodynamiques et d'un potentiel encourageant. Puis les premières courses en Australie et au Brésil ont mis en évidence de sérieux soucis du côté de la gestion électronique de la boîte de vitesses, mais Alesi pensait que ses techniciens trouveraient très vite la parade à ces problèmes de jeunesse. Le point marqué à Imola il y a quinze jours l'avait même regonflé d'optimisme.

Quinze jours plus tard, à la veille de disputer le Grand Prix de Monaco sur un circuit qui a toujours mis en évidence ses talents d'acrobate, le pilote français déchante. Il a le sentiment que l'écurie Sauber manque d'ambition dans un championnat particulièrement relevé. Et Alesi se désole que le programme d'essais de l'équipe de Peter Sauber soit aussi maigre. «Depuis le début de la saison, rien n'a changé sur la voiture ou presque. Pour enrayer le manque de fiabilité, les ingénieurs se sont contentés d'enlever de la performance en modifiant la gestion électronique de la boîte de vitesses et du moteur. Depuis la dernière course en Italie, je n'ai pas effectué un seul kilomètre d'essai. Seul Diniz a été faire quelques tours à Nogaro (un petit circuit situé dans le Gers) pour préparer Monaco.» Et Alesi constate que la concurrence est, elle, en train de réagir et de s'éloigner.

Malgré l'expérience de ses 153 Grand Prix, Alesi sait qu'il ne pourra pas longtemps compenser ce handicap technique par une attaque de dément. En outre, Alesi affirme être rétribué à la performance chez Sauber, et que seul un classement dans les points (les six premières places) peut lui permettre d'agrémenter son ordinaire. C'est là une bonne raison de se désoler. L'Avignonnais sait aussi que le Grand Prix de Monaco lui offre une dernière chance de briller si le niveau technique de sa Sauber ne progresse pas lors des prochaines semaines.

Paradoxalement, la côte du pilote français reste au plus haut. Quelques courses miraculeuses en 1998, et un début de saison 1999 tonitruant, malgré deux abandons, l'ont rappelé aux bons souvenirs de quelques managers. La presse italienne l'imagine déjà remplacer Eddie Irvine chez Ferrari la saison prochaine. Alesi n'envisage même pas une telle opportunité, lui qui fut contraint de quitter l'écurie italienne, une véritable «famille» pour lui, il y a quelques saisons. Il se contente de dire, avec un filet de mélancolie dans la voix: «J'ai arrêté la Formule 1 quand j'ai quitté Ferrari.»

Pour ce fils d'immigré sicilien, c'est un véritable cri du cœur. Et une déclaration d'amour. Alesi se verrait bien terminer sa carrière chez les rouges, même avec le redoutable Michael Schumacher pour compagnon d'écurie. Depuis qu'ils ont échangé leur baquet en 1996 – Alesi en partance chez Benetton et Schumacher arrivant chez Ferrari – les deux hommes ont trouvé un autre sujet de conversation que la F1. «On ne parle jamais de la course ensemble, mais plutôt de la façon dont nos enfants grandissent. Et aujourd'hui, la sagesse de l'âge aidant, je crois que je pourrais m'habituer à l'idée de courir à ses côtés.»

Et comme le bouillant pilote français semble avoir réglé ses problèmes relationnels avec Jean Todt, le directeur de la gestion sportive de Ferrari, tout est possible. Alors les tifosi fantasment. Ils imaginent le retour de l'enfant prodige au bercail. Sans cette opportunité, les amateurs de F1 risquent de déplorer le départ à la retraite d'un des pilotes les plus flamboyants de sa génération.

Mais que Jean Alesi retrouve – ou pas – un jour l'ambiance enfiévrée de Maranello et Fiorano, le fief de la Scuderia, sa carrière restera à jamais marqué par une poisse tenace et ses cinq années passées chez Ferrari de 1991 à 1995. Après des débuts fracassants chez Tyrrell, en 1989 et 1990, c'est pour associer son destin à celui de l'équipe italienne qu'Alesi a refusé un contrat que lui proposait Frank Williams. Une décision contraire aurait sans doute fait du Français un champion du monde. Aujourd'hui, Alesi jure ne pas le regretter. «J'étais sur la liste de Williams, mais je n'étais pas sûr qu'il me voulait vraiment, alors…»

Il est comme ça Jean Alesi. Il fonctionne à l'affect. Généreux dans la vie comme sur la piste, il a besoin de se sentir aimé. Sauber est une équipe confortable et chaleureuse, mais elle ne semble pas en mesure de lui apporter ce qu'on est en droit d'attendre d'un pilote de sa trempe, alors il regarde déjà ailleurs, loin devant. Avec une pointe de nostalgie mais une passion inaltérable, il veut croire à sa chance de retrouver Ferrari. Et si la belle italienne ne lui ouvre plus ses bras, Jean Alesi possède encore quelques amis dans le paddock. Il se verrait bien défendre les chances de son pote Alain Prost, ou pourquoi pas retrouver l'irlandais Eddie Jordan qui lui avait donné sa chance en Formule 3000.

Mais en attendant, Alesi est pilote Sauber et dimanche après-midi, il donnera encore

le meilleur de lui-même au volant de sa capricieuse monoplace. «A Monaco, ça se joue souvent au métier. Et je n'en manque pas.»