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Le médecin Larry Nassar a été condamné à une peine de 40 à 175 ans de prison, pour avoir abusé sexuellement de dizaines de gymnastes mineures à l'époque des faits
© RENA LAVERTY

Procès

Aux Etats-Unis, un médecin pervers et 159 victimes

La Fédération américaine de gymnastique est éclaboussée par un scandale sans précédent. Egalement accusé d’avoir fermé les yeux sur les abus sexuels commis par Larry Nassar, le Comité national olympique a présenté ses excuses

Larry Nassar. Ce nom est désormais pour toujours associé au plus grand scandale d’abus sexuels jamais révélé dans le monde du sport. Un scandale qui touche de plein fouet la Fédération américaine de gymnastique. Médecin de 54 ans, Larry Nassar est apparu ces derniers jours au tribunal de Lansing (Michigan) voûté, les yeux cernés, mal rasé; il est jugé pour sept des dix chefs d’accusation pour lesquels il a plaidé coupable. Déjà frappé le mois dernier par une sentence de 60 ans de réclusion pour possession d’images pédopornographiques, il a été condamné mercredi à une peine allant de 40 à 175 ans de prison. Un troisième jugement est attendu. La juge Rosemarie Aquilina a été très claire: «Avec ces trois jugements, il ne verra plus la lumière du jour. Et le prochain juge qu’il verra, ce sera Dieu.»

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La médaillée olympique Simone Biles

Pendant sept jours d’audience, les Américains ont découvert avec effroi l’ampleur des atrocités commises: 159 victimes ont livré des témoignages glaçants, sans équivoque. Parmi elles, de grands noms de la gymnastique américaine: les médaillées olympiques Simone Biles, Aly Raisman, Gabby Douglas, McKayla Maroney et Jordyn Wieber.

Durant ce procès hors norme, certains parents ont appris qu’ils étaient dans la même pièce que l’abuseur lorsque leur enfant a subi des attouchements. Larry Nassar parvenait à commettre ses méfaits en faisant barrage avec son corps, en tournant le dos aux parents et à l’entraîneur quand il prodiguait ses «soins» sur une table. Il utilisait aussi parfois des linges. Et n’hésitait pas, sous prétexte de soulager des douleurs, à glisser ses doigts dans le vagin de ses victimes. Il appelait ça son «traitement spécial». Le médecin a agi en toute impunité pendant plus de deux décennies. Il a intégré l’équipe médicale de USA Gymnastics en 1986, avant d’en être le coordinateur entre 1996 et 2015.

Retrouvez ici notre dossier: Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

Les victimes étaient souvent trop jeunes – certaines avaient seulement 6 ans – ou trop fragiles pour comprendre que l’éminent médecin abusait de sa situation. Ou habitées par un sentiment de culpabilité. Elles craignaient aussi de voir leur rêve olympique terrassé à tout jamais. Larry Nassar les manipulait. Il exerçait une emprise mentale sur elles, leur offrait des cadeaux. Des gymnastes vont jusqu’à parler de «lavage de cerveau». Quant aux parents, obnubilés par l’envie de voir leur enfant monter sur le podium, ils étaient aveuglés par cet ostéopathe «faiseur de miracles», qui prodiguait ses conseils sur YouTube. Ils n’avaient qu’un seul objectif: que le médecin répare le corps de leur graine de championne.

«A ta mort, tu iras en enfer»

«Comment ai-je pu ne pas comprendre ce que vous faisiez?» a témoigné Anne Swinehart, mère d’une gymnaste, au tribunal. Elle se rappelle avoir vu un jour sa fille grimacer de douleur. Elle réalise maintenant que «ce n’était pas un muscle noué qui avait provoqué ça». Sa fille avait 8 ans. Jillian Swinehart affirme aujourd’hui avoir été abusée «une centaine de fois», jusqu’en 2016.

Tu m’as manipulée pour que je croie que tu étais gentil et que tu m’aidais, pendant que tu m’agressais sexuellement, encore et encore et encore, pour ton seul plaisir sexuel tordu.

Pendant sept jours, les témoignages se sont abattus comme dans un jeu de dominos. Les filles n’ont pas toutes témoigné à visage découvert. Certaines l’ont fait anonymement, via des messages audio ou des déclarations écrites lues par un tiers. Mais des athlètes ont aussi tenu à affronter leur bourreau, à planter leur regard dans le sien et à s’adresser à lui, en des termes parfois très violents. «Tu m’as manipulée pour que je croie que tu étais gentil et que tu m’aidais, pendant que tu m’agressais sexuellement, encore et encore et encore, pour ton seul plaisir sexuel tordu», lui a par exemple lancé Jamie Dantzscher, médaillée aux JO de Sydney de 2000.

Sur la chaîne CBS, la jeune femme a précisé qu’il avait l’habitude de mettre ses doigts à l’intérieur d’elle: «Il me disait que j’allais ressentir un «pop» et que cela remettrait mes hanches en place et soulagerait mes douleurs au dos […]. Il était comme un ami. Les entraîneurs étaient horribles, il était gentil.» Taylor Livingston regrette, elle, de ne pas avoir osé raconter ce qui lui était arrivé à son père, décédé l’an dernier. Elle a asséné à Larry Nassar: «A ta mort, tu iras en enfer. Mais avant, tu passeras devant mon père, qui sait maintenant ce que tu as fait… Et là, tu vas souffrir.»

La fédération a fermé les yeux

Ce procès, c’est celui d’un prédateur sexuel manipulateur qui s’est longtemps cru tout-puissant, mais c’est aussi celui d’une fédération. En tardant à dénoncer les agissements de son médecin-chef malgré plusieurs plaintes et de lourds soupçons, USA Gymnastics doit aujourd’hui affronter un torrent de critiques. Elle a fermé les yeux sur des actes graves. Le 22 janvier, trois de ses dirigeants, sous pression, ont démissionné. Le président de USA Gymnastics, Steve Penny, avait déjà rendu son tablier en mars 2017.

La fédération assure aujourd’hui avoir mis en place une nouvelle politique, incitant à dénoncer tout soupçon d’abus sexuel. Elle vient aussi de rompre son partenariat avec le ranch Karolyi, le centre d’entraînement national où plusieurs athlètes ont été agressées. Pas sûr que cela soit suffisant pour laver sa réputation et rassurer les parents. La Fédération internationale de gymnastique a réagi par la voix de son président, Morinari Watanabe, «le cœur brisé» par les forts témoignages livrés cette semaine. «Il est maintenant temps d’apparaître comme une famille unie; avec la nouvelle présidente de USA Gymnastics, Kerry Perry, nous allons nous assurer que ces tragiques événements ne pourront plus se reproduire», écrit-il. Un nouvel organe indépendant pour recueillir des soupçons d’abus sexuels sera bientôt mis sur pied.

Le Comité national olympique est également montré du doigt. Le médecin abuseur a participé à quatre éditions des JO. Le comité a attendu l’énoncé du verdict pour annoncer qu’il allait lancer une enquête indépendante, comme demandé par la triple médaillée d’or olympique Aly Raisman. «Nous devons savoir qui savait quoi et quand», explique son président dans une longue lettre ouverte adressée à tous les sportifs américains. ll présente des excuses. Plus intéressant, il écrit ceci: «Nous avons fortement envisagé de décertifier la Fédération américaine de gymnastique en tant qu’organe national de gouvernance. Mais USA Gymnastics comprend des clubs et des athlètes qui n’ont rien à faire là-dedans et qui ont besoin d’être soutenus […]. Nous poursuivrons par contre ce démantèlement si USA Gymnastics n’adopte pas pleinement les changements nécessaires […].» Il demande la démission de tous les directeurs actuels de la fédération.

Ce n’est pas tout. La NCAA, l’instance dirigeante de sport universitaire, a elle aussi décidé d’ouvrir une enquête, Larry Nassar ayant travaillé de 1997 à 2016 au sein de l’équipe médicale de l’Université du Michigan. Plusieurs plaintes ont été étouffées par l’université, assurent des victimes – des gymnastes, mais aussi des danseuses, des coureuses de fond et des rameuses. L’université dément avoir cherché à réduire des athlètes au silence.

Une «armée de survivantes»

L’affaire Larry Nassar laissera des traces. Elle a été déclenchée en août 2016, grâce à un article de l’Indianapolis Star. Le quotidien est parvenu à expliquer le licenciement de Nassar de la Fédération américaine de gymnastique en 2015 grâce à deux gymnastes, qui, pour la première fois, ont raconté publiquement leur calvaire. Il s’agit de Rachael Denhollander et de Jamie Dantzscher, dont le nom n’est apparu que plus tard. Depuis, une à une, les victimes sont sorties du bois.

Simone Biles, vedette des JO de Rio en 2016 avec quatre médailles d’or, n’a rejoint le rang des accusatrices que tardivement. Elle l’a fait le 15 janvier dernier sur Twitter: «Moi aussi je suis une des nombreuses survivantes qui ont été abusées sexuellement par Larry Nassar. Croyez-moi quand je dis que c’était beaucoup plus difficile de prononcer ces mots pour la première fois à voix haute que de les poser maintenant par écrit.» «Je ne laisserai pas un seul homme, ni ceux qui l’ont soutenu, voler mon amour [pour le sport, ndlr] et ma joie», rajoute-t-elle, bien déterminée à ce que son nom ne reste pas associé au scandale et à un statut de victime.

Dans une brève déclaration, Larry Nassar, marié et père de trois enfants, a dit regretter «la douleur, le traumatisme et la destruction émotionnelle» infligés à ses victimes. Au tribunal, la juge Rosemarie Aquilina, celle qui a prononcé la désormais mythique phrase «Je viens de signer votre arrêt de mort», a parlé d’elles comme d’une «armée de survivantes». Des «survivantes» qui, encouragées par le mouvement #MeToo, espèrent pousser d’autres athlètes à oser dénoncer des comportements déplacés de la part de leur médecin, coach ou manager. Et libérer des paroles.

Dossier
Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

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