Cyclisme

Aux Glières, le Tour est entré dans la poussière de l’Histoire

Pour la première fois, la Grande Boucle a traversé le plateau des Glières, en empruntant un chemin de gravier. Ce haut lieu de la Résistance est aussi celui d’une polémique

Monsieur La Tuile, producteur de reblochon sur le plateau des Glières, peste fort en cette fin de matinée. Le chemin empierré que le peloton du Tour de France va emprunter pour la première fois de son histoire a aussi reçu la visite de voitures. «Regardez la poussière que ça dégage, mes fromages souffrent et puis personne n’achète rien», grogne-t-il. Certes la caravane publicitaire a été détournée pour éviter de passer par ce site protégé, haut lieu de la résistance. Mais les véhicules suiveurs ont filé et plutôt vite, ce qui a courroucé monsieur La Tuile.

C’était là l’ascension inédite de ce Tour de France, 6 kilomètres de dénivelé, des passages à 11%, avant d’atteindre le col des Glières. Une traversée voulue par Christian Prudhomme, le patron du Tour «pour rendre hommage aux hommes qui sont tombés dans ce maquis en mars 1944 pour défendre la liberté». Un site impressionnant tant il paraît solennel. En haut du plateau est érigé le monument national à la Résistance, sculpture en forme de V. A l’entrée du plateau, le bitume laisse tout à coup place au gravier et à la poussière.

Pas de foule

Deux kilomètres de piste, chose qui n’est pas arrivée sur la Grande Boucle depuis que les routes sont goudronnées, il y a 70 ou 80 ans. De part et d’autre, des vaches Abondance et Montbéliarde paissent tranquillement. Jusqu’au survol bruyant du Noratlas, avion datant de la Seconde Guerre mondiale qui a largué une vingtaine de parachutes en écho au largage de matériels sur le plateau par les Alliés en 1944. De vieilles tractions Citroën sont aussi exposées, entourées de Savoyards grimés en résistants.

Belle ambiance mais étrangement, la foule habituelle des sommets de col n’était pas au rendez-vous là-haut. La montée depuis la vallée n’était autorisée qu’à pied ou à vélo. Bernard Veireu, originaire d’Alès, a enfourché à 9h30 sa bicyclette et a rallié le plateau à 12h. «C’est du hors catégorie, c’est une torture. Ça tourne et on a l'impression dans les virages qu’on va rouler en arrière», commente-t-il. Bernard a tout de même prévu de rejoindre avec son vélo le Grand-Bornand, arrivée de cette première étape de montagne du Tour.

On est champions du monde en foot et aujourd’hui un Français est en tête, c’est vraiment la fête depuis quelques jours

Un spectateur

Hélène, qui habite Cruseilles, non loin de Genève, a eu de son côté la bonne idée de monter très tôt le matin avec son fils et sa fille dans une navette gratuite de bus que le département de la Haute-Savoie a ouverte pour rejoindre le plateau. «Mes enfants sont déjà venus avec leur école voir le monument à la Résistance, moi jamais, c’est vraiment beau», confie-t-elle. Elle voulait voir aussi Romain Bardet, le grimpeur français qui est son chouchou. Elle a surtout vu Julian Alaphilippe, qui a franchi en premier le col des Glières et a ensuite remporté l’étape. «On est champions du monde en foot et aujourd’hui un Français est en tête, c’est vraiment la fête depuis quelques jours.» Un autre spectateur: «Il paraît que Froome a crevé, tant mieux, je ne l’aime pas lui à cause des affaires de dopage.»

Bruno Grand, l’un des responsables du staff d’organisation de ce passage sur le plateau des Glières, rappelle que le chemin de gravier fut longtemps une voie pastorale et reste une piste de ski de fond. «C’est un site protégé autant pour l’Histoire que pour des raisons environnementales, on ne bitume donc pas», explique-t-il. Et que pense-t-il de cette polémique concernant le plateau, qui n’aurait pas été l’acte fondateur de la Résistance face à l’occupant, comme le résument les manuels scolaires? «Pas de commentaire, c’est trop sensible», dit-il.

Un mythe qui vacille

André Malraux qualifiait les Glières «de belle histoire et de combat homérique entre 500 jeunes combattants opposés à 1400 m d’altitude à trois bataillons de chasseurs allemands». Des historiens ont fait vaciller le mythe, dont le Haut-Savoyard Claude Barbier. Il a publié une thèse d’où il ressort que la bataille des Glières s’est résumée à deux maquisards tués. «S’il y a bien eu un siège et une répression féroce, il n’y a pas eu d’affrontement. On a magnifié leur histoire pour faire oublier la débâcle de 1940, la France de l’époque, honteuse et bafouée, s’est découvert tout à coup une jeunesse frondeuse», relate-t-il.

Pas de place ce mardi pour la controverse. La journée a été belle, le peloton est passé sans en découdre vraiment sur le plateau poussiéreux. L’échappée qui a animé très tôt l’étape a envoyé trois Français franchir en premiers le col des Glières. Le bleu, le blanc et le rouge du drapeau français ont enveloppé le plateau.

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