L’élite du cyclisme s’est donné rendez-vous à Innsbruck, en Autriche, pour la 85e édition des Championnats du monde. Après le contre-la-montre individuel qui a sacré l’Australien Rohan Dennis mercredi, la course en ligne sera disputée dimanche. Et pas dans n’importe quelle configuration: l’épreuve est jugée comme l’une des plus exigeantes de l’histoire: 265 kilomètres (six tours de 24 kilomètres, plus un de 31 kilomètres) et surtout près de 5000 mètres d’ascension au total.

Le parcours est alléchant, et le plateau relevé, mais cela ne suffit pas à faire oublier des absences de marque. Christopher Froome et Geraint Thomas, de l’équipe Sky, vainqueurs d’un grand tour chacun et présélectionnés dans l’équipe du Royaume-Uni, ne sont pas au rendez-vous.

On veut un cyclisme propre, donc c’est impossible d’être toute l’année au sommet de sa condition

Daniel Atienza, ancien cycliste

Cette édition ne fait pas exception à la règle: souvent les coureurs les plus en vue de la saison déclarent forfait aux Mondiaux. Christopher Froome en est le premier exemple. Depuis son deuxième sacre au Tour de France en 2015, il ne s’est aligné qu’une seule fois à la compétition. C’était en 2017, une troisième place en contre-la-montre à la clé après avoir remporté pour la quatrième fois la Grande Boucle et sa première Vuelta.

Comme son rival britannique, Nairo Quintana snobe régulièrement la quête du maillot arc-en-ciel, surtout au bout de ses bonnes saisons. Le petit Colombien n’était pas à Ponferrada en 2014 ni à Doha en 2016, années où il s’est imposé sur les tours d’Italie et d’Espagne. Entre autres exemples, l’Espagnol Alberto Contador, vainqueur de la Vuelta 2014 et du Giro 2015, l’Italien Fabio Aru, lauréat de la Vuelta 2015, et l’Australien Cadel Evans, maillot jaune 2011, ont également boudé les Mondiaux dans la foulée de leurs succès. «On veut un cyclisme propre, donc c’est impossible d’être toute l’année au sommet de sa condition, analyse l’ancien coureur hispano-suisse Daniel Atienza. Il faut des moments pour se reposer et je pense que c’est tout à leur honneur de renoncer à la fierté de porter le maillot national.»

Tous ne le font pas. Coutumier des calendriers chargés, Tom Dumoulin participe à toutes les éditions des Mondiaux depuis quatre ans. En 2017, le Néerlandais remporte le Giro mais ça ne l’empêche pas d’enchaîner et de devenir champion du monde du contre-la-montre, sans sacrifier la course en ligne (25e place). Vainqueur de la Vuelta 2010 et du Tour de France en 2014, l’Italien Vincenzo Nibali n’a jamais fait l’impasse sur les Mondiaux. Cette année, l’équipe de Grande-Bretagne sera emmenée par Adam Yates, qui vient de remporter la Vuelta.

Courir en fonction de ses objectifs

Mais l’absence de Christopher Froome et de Geraint Thomas en Autriche demeure explicable. Pour les deux hommes, la saison a été longue depuis le Tour de l’Algarve, en février. Le premier a gagné le Giro, le second le Tour de France, tous les deux ont participé à de nombreuses épreuves selon une planification minutieuse. «Rien n’est laissé au hasard: le corps d’un athlète est une formule 1, commente Daniel Atienza. Ils préparent l’organisme sur une période donnée pour qu’il donne son maximum.» Ainsi, une condition optimale se forme et peut se maintenir sur trois ou quatre semaines, à deux, voire trois reprises dans l’année au maximum.

Avec son statut, Froome ne peut pas se permettre de venir sur des Championnats du monde aussi durs pour faire trois tours et aller se doucher

Daniel Atienza, ancien cycliste

Leur présence au Tour de Grande-Bretagne (2-9 septembre) au détriment de la Vuelta est aussi révélatrice. Chris Froome n’avait pas l’énergie nécessaire pour être performant sur les trois grands tours: son choix de courir à domicile sur une épreuve qu’il n’avait pas disputée depuis 2009 s’apparentait déjà à un «décrassage». Le cycliste d’origine kényane a d’ailleurs végété dans les dernières places du classement, à plus 28 minutes du leader.

Quant à Geraint Thomas, il était «impatient» de rouler chez lui après s’être démené pour gagner la Grande Boucle. Mais sa condition physique n’est pas adéquate pour enchaîner avec les Mondiaux. «Je pense que Geraint Thomas convoitait un peu le maillot arc-en-ciel, commentait début septembre Brett Lancaster, directeur sportif de l’équipe Sky. Mais il n’en peut plus après une énorme saison.»

Dans ce contexte, les Mondiaux auraient tout simplement été de trop. «A ce stade, Chris Froome est cramé, valide Daniel Atienza. Et avec son statut, il ne peut pas se permettre de venir sur des Championnats du monde aussi durs pour faire trois tours et aller se doucher. Ce serait contre-productif pour sa nation et pour lui.»

Un profil pas adapté

Conçu par les organisateurs du Tour de Suisse, le parcours de la course en ligne des Mondiaux n’était de toute façon pas fait pour lui. Il suivra sur les routes du Tyrol autrichien un tracé très accidenté. Une première depuis de longues années puisque l’épreuve prévoit près de 5000 mètres d’ascension au total en 265 kilomètres, une distance importante mais conforme à ce que les précédentes éditions proposaient. En comparaison, l’étape la plus longue du Tour de France 2018 était de 231 kilomètres.

L’épreuve d’Innsbruck correspond davantage aux puncheurs. Perçus comme les deux grands favoris, Julian Alaphilippe et Alejandro Valverde seront à l’aise sur leur selle. «Cette année, avec le dénivelé, ce sera extrêmement dur, prévient Daniel Atienza. La lutte pour les premières places sera réservée à des grimpeurs qui brillent sur les classiques ardennaises, par exemple.» De son propre aveu, le triple tenant du titre Peter Sagan ne part pas avec les faveurs de la cote face à la concurrence de «vrais grimpeurs».