Danoises et Néerlandaises terminent leur échauffement sur la pelouse du Het Kasteel à Rotterdam. Le remix techno des «Lacs du Connemara» n’est pas terrible mais les tribunes pleines ne s’en formalisent pas et tapent fort des mains. Quelques instants plus tard, elles entonnent à tue-tête l’hymne des Pays-Bas. Galvanisées par l’enjeu et la ferveur populaire, les «Oranje Leuwinnen» (les «lionnes oranges») entament le match comme si on venait d’ouvrir leur cage après une longue captivité.

Au bon souvenir de Johan Cruyff, les intentions sont offensives, les mouvements rapides, le football total. Le 1-0 tombera sur penalty dans une explosion de joie collective et les fauves ne lâcheront pas leur proie.

Un stade plein. Une ambiance excellente. Un match enthousiasmant. C’est une belle publicité que s’offre ce soir-là le football féminin. Depuis une semaine, il mène son opération séduction majeure de l’année avec l’Euro, aux Pays-Bas.

Audiences à la hausse

En 2015, la Coupe du monde au Canada avait été la plus suivie de l’histoire. Presse, supporters et mêmes observateurs sceptiques reconnaissaient que, oui, il se passait quelque chose d’intéressant avec ces filles qui manient le ballon rond. Deux ans plus tard, le soufflé n’est pas retombé. Dans les principaux championnats européens, les audiences sont à la hausse; les salaires des stars idem et la couverture médiatique suit le mouvement. De plus en plus et de mieux en mieux, le football féminin se professionnalise. Avec la douzième édition de son Championnat d’Europe des nations, l’UEFA veut encourager le processus.

De quatre à 16 équipes

De fait, l’Euro aux Pays-Bas marque le début d’une nouvelle ère. Pour la première fois, la phase finale – imaginée en 1984 – met aux prises seize équipes. Il n’y en avait que quatre jusqu’en 1993, huit jusqu’en 2005, 12 en 2007 et 2013. «La différence entre les soi-disant grandes équipes et les autres se réduit, déclarait la patronne du foot européen Karen Espelund en 2011. Avec cet élargissement, la motivation de beaucoup pourra être plus forte, car quand la phase finale ne mettait aux prises que huit équipes, on pouvait en nommer six ou sept qui allaient de toute façon être là.» L’UEFA pense aujourd’hui son football des dames mûr pour donner lieu à un grand raout sur près d’un mois, à l’échelle d’un pays.

Il faut se garder de juger, sur un terrain de football, les performances des filles à l’aune de celles des garçons. L’exercice ne mène à rien. Difficile par contre de résister à la comparaison des tournois. Seize équipes: c’est autant que l’Euro masculin jusqu’en 2012. Pourtant, les deux événements n’ont pas grand-chose à voir. Les souvenirs de l’Euro français sont encore frais: les stades pleins, les hordes de supporters, l’éclipse médiatique, la paralysie d’un pays. C’est une compétition d’un tout autre ordre qui se tient aux Pays-Bas. Un Euro à taille humaine.

Une finale olympique en petit comité

Les trois plus grands stades du pays – l’ArenA d’Amsterdam (53 000 places), le De Kuip de Rotterdam (52 000) et le Philips Stadion d’Eindhoven (35 500) – sont exclus de la fête au profit d’enceintes plus modestes. Même les 30 000 sièges du De Grolsch Veste d’Enschede ne serviront que pour une demie et la finale. L’engouement existe bel et bien: lors de chaque match, les loges réservées aux médias sont pleines ou presque, les journaux couvrent largement l’événement et la popularité des «Oranje Leeuwinnen» est palpable.

Mais le pays n’est pas pris à la gorge par le tournoi. Le quidam néerlandais sait qu’il se déroule, mais son quotidien ne s’en trouve pas chamboulé. Les trains sont à l’heure, les villes ne sont pas étranglées par des restrictions de circulation et il est possible, un soir de match en ville, de trouver une chambre d’hôtel au centre.

Lundi, l’Euro accueillait un premier match au sommet avec la revanche de la finale des Jeux olympiques 2016, Allemagne - Suède. A Rio, l’affiche avait rempli le Maracana. A Breda, petite cité tranquille du sud-ouest du pays, elle est loin de faire déborder le Rat Verlegh (19 000 places). L’organisation ruse pour d’évidentes raisons d’image. Les sièges situés dans le champ de la caméra principale sont vendus en priorité (pas cher, dès 10 euros la place). Derrière les buts, d’immenses bâches floquées du logo de la manifestation cachent les gradins vides.

Mais l’effet escompté se produit bel et bien: regroupés dans la moitié des tribunes disponibles, les spectateurs donnent l’impression d’une réelle densité et l’ambiance monte au gré des chants des Allemands – pourtant outrés de devoir consommer une bière insipide à 0,5% d’alcool dans de minuscules verres de 3 décilitres…

Pas de démesure sécuritaire

Les affiches moins clinquantes ont la vie plus rude, mais l’organisation a eu le bon sens de les programmer dans des stades adaptés. Il n’y avait pas 5000 personnes pour assister au derby Suisse - Autriche à Deventer, petite bourgade de l’est des Pays-Bas, mais malgré tout une atmosphère agréable dans une enceinte au format très raisonnable. Il n’y a guère que le pays hôte pour déplacer les foules. Ses trois matches étaient sold-out avant le début du tournoi. La rencontre d’ouverture s’est déroulée devant 21 732 personnes, un record pour un match féminin dans le pays.

Côté sécurité, la torpeur de l’Euro 2016 en France est loin. L’enquête des autorités néerlandaises sur les menaces d’un attentat djihadiste n’a pas gâché la fête ni entraîné la mise en place d’un dispositif délirant. A Breda, les tourniquets d’accès au stade n’étaient pas activés. Certains spectateurs les passaient sans oblitérer leur billet. Les fouilles et le contrôle des sacs demeuraient particulièrement sommaires. Aux abords du stade, pas de périmètre fermé. On y accédait tranquillement à pied, comme pour n’importe quelle partie du NAC, le club local, et on tombait sur les bus officiels des deux équipes, parqués là, au milieu du passage, parmi les badauds…

Pression inhabituelle

A mesure que l’on s’éloigne des stades, on laisse l’Euro derrière soi. L’UEFA a bien investi le centre des villes hôtes avec ses traditionnelles fan-zones, mais là encore, sans démesure. A Rotterdam, la fan-zone est assez étendue, installée en face de la majestueuse gare centrale. Mais à Breda, elle se traverse en moins d’une minute et ne comprend qu’une buvette, une baraque à frites et quelques jeux de ballons pour les enfants. L’écran à disposition pour voir les matches n’est pas plus géant que certains téléviseurs de salon. Rien à voir avec les gigantesques fan-zones de l’Euro français.

Mais encore une fois, comparaison n’est pas raison: les Pays-Bas n’organisent pas l’Euro masculin en plus petit, mais l’Euro féminin en plus grand. Un événement désormais comparable aux grands tournois des autres sports – handball, basket, volley. Il est plus diffusé, plus suivi et plus commenté que jamais. Voilà ce qui est remarquable: les joueuses qui y prennent part, stars y compris, sont confrontées à des spectateurs plus nombreux que dans leurs championnats, là où un Cristiano Ronaldo rompu à évoluer au Santiago-Bernabeu n’avait aucune raison d’être impressionné par les stades pleins de l’Hexagone…

Toutes les joueuses parlent d’une pression inhabituelle. L’équipe de Suisse en a fait les frais lors de son entrée en lice, s’inclinant contre une formation autrichienne qu’elle avait prévu de dompter. «On ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes. Nous nous sommes mises sous pression toutes seules, ce n’est pas venu de l’extérieur. Nous pensions que l’expérience de la participation à la Coupe du monde 2015 nous protégerait mais cela ne s’est pas passé ainsi» expliquait la joueuse Vanessa Bernauer deux jours après la rencontre.

Pour le fan de football, l’Euro féminin a l’allure d’une compétition à taille humaine. Mais pour celles qui la disputent, il n’est pas si évident d’en prendre la mesure.


Au sujet de l’Euro féminin…