«Così fan tutte.» Du Mozart au Palais de justice de Turin? Non, du Riccardo Agricola dans le texte. Le médecin de la Juventus de Turin, accusé de fraude sportive – au même titre que l'administrateur délégué Antonio Giraudo –, aurait dopé les joueurs du club entre 1994 et 1998 en leur administrant quantité de médicaments sans justification thérapeutique. Il s'est défendu ainsi lors de la dernière audience, le 12 janvier: «Toutes les équipes font comme nous.» Un témoignage poignant qui a le mérite de voir la paille sous les crampons du voisin et non la poutre sous ses propres semelles. Pour l'heure, le docteur n'a pourtant toujours pas su expliquer pourquoi, lors d'une perquisition dans les vestiaires du Stadio communale en août 1998, le magistrat turinois Raffaele Guariniello a retrouvé 281 sortes de substances dont plusieurs à effets dopants.

Ce procès fleuve, entamé en janvier 2002 et survolé par les quotidiens italiens qui le relèguent à la vingt-cinquième page, entre le canoë-kayak et le judo, par crainte de ne plus voir le divin milieu de terrain de la Juve, Alessandro Del Piero, s'exprimer dans leurs colonnes, a pourtant mis en lumière l'omniprésence de la pharmacologie dans les coulisses du football musculaire. Chaque audience accrédite, a posteriori, la version du «terroriste» Zdenek Zeman, l'entraîneur tchèque qui avait déclaré en juillet 1998: «Il faut que le calcio sorte des pharmacies», provoquant un véritable cataclysme. Les joueurs appelés à la barre, anciens et actuels, ont confirmé. Du moins ceux qui ne sont pas frappés par une soudaine amnésie lorsqu'ils sont interrogés par le juge Giuseppe Casalbore. Roberto Baggio, Filippo Inzaghi et Alessandro Del Piero ont manifestement de graves problèmes de mémoire: «Je ne me souviens plus», ont-ils répété vingt fois.

Etrange est le fonctionnement du cerveau de ces vedettes qui se souviennent dans les moindres détails de leurs buts en Serie A, mais sont incapables de dire s'ils prenaient des doses de créatine de 3, 4 ou 10 grammes. Sa Majesté Zinedine Zidane, elle, ne s'est carrément pas présentée, envoyant sa justification royale sur papier à en-tête du Real Madrid. Toutefois, poussés dans leurs retranchements, d'autres joueurs ont brisé l'omerta. L'attaquant Fabrizio Ravanelli a déclaré «avoir pris deux kilos de muscles en quinze jours», lorsqu'il prenait de la créatine. Une hausse de poids explicable uniquement par des doses massives. Ravanelli a aussi reconnu avoir fait des injections de Liposom Forte, un médicament prescrit contre les troubles cérébraux, alors qu'il n'était pas malade, «mais c'est le docteur qui faisait la déclaration au contrôle antidopage».

Gianluca Vialli a admis avoir fréquemment pris du Voltaren (anti-inflammatoire), fait des injections de Samyr (antidépresseur) et des perfusions d'Esofosfina (reconstituant utilisé contre l'éthylisme) avant les matches: «Neuf fois sur dix, je ne souffrais pas de troubles particuliers, c'était juste pour être plus tranquille, et le médecin était d'accord.» Si Riccardo Agricola soumettait souvent les joueurs de la Juventus au test HIV «parce qu'en Serie A il y avait un joueur séropositif», il n'a en revanche jamais voulu admettre l'utilisation d'érythropoïétine (EPO). Comment dès lors expliquer les brusques augmentations de l'hématocrite de Didier Deschamps (de 43,2 à 51,9 en deux mois en 1995)? Accusation et défense ont nommé leurs experts scientifiques, qui se confronteront sur le sujet lors des prochaines audiences, et ce dès le 26 janvier prochain. L'enjeu du procès transcende la modeste accusation de fraude sportive: condamner la Juventus, ce serait ternir le blason du plus puissant et titré des clubs italiens.