Mérité est un mot qui, en sport, a la valeur que chacun veut bien lui donner: concrètement, aucune. Si, au-delà du curriculum vitae, le mérite intègre la notion d’opiniâtreté et de talent, alors oui, Roger Federer est bien devenu, au sortir de ses vicissitudes parisiennes, le plus grand joueur de tous les temps. Peu ont atteint un tel degré de maîtrise. Peu ont élevé le tennis à de tels firmaments statistiques et artistiques.

Mais la consécration de Roger Federer, si elle valide un changement de paradigme, vaut beaucoup mieux qu’une adhésion sotte au fétichisme, infiniment mieux que le ­principe universel du héros jetable et du patriotisme bêlant. Ce cheminement têtu, celui d’un surdoué acculé à l’excellence, talent contrarié puis minutieusement optimisé, porte en lui une vraie richesse, une grande valeur énergétique. Il n’honore pas seulement le génie, mais aussi l’intelligence et le travail. En cela, il teste notre résistance à l’empathie et nos inhibitions face à la singularité.

Toute la France appelait de ses vœux, parfois outrageusement, le sacre de l’esthète accompli. Ici et partout dans le monde, Roger Federer – et c’est méritoire – a véhiculé l’image d’une Suisse élégante, éprise de grands projets et largement de taille à les endosser, sans nécessairement s’excuser ou chipoter. Il a conquis le monde sans penser à mal, il a réhabilité le besoin de se confronter à autrui sans forcément cultiver d’animosité ou de complexes. Petit Suisse et fier de l’être. Label d’excellence, champion exemplaire, star sympa.

En tant que personnalité gagnante et incontestable, Roger Federer – c’est son grand mérite – est devenu le vecteur d’un mode de pensée tourné non plus vers la vulgarité de la victoire, mais vers l’émulation des convoitises. Il a aidé la Suisse à aimer les têtes qui dépassent, à stimuler des talents rares, à donner les moyens de leur extravagance à de nombreux sportifs, chercheurs ou musiciens.

C’est précisément au moment où tout devient compliqué, dans le péril et la curée, que le prodige obtient la reconnaissance éternelle; Roger Federer, roi des bons types et de tous les tennismen. Il était maître, le voilà seigneur. Il a tout connu: l’aisance providentielle à l’aune des doutes existentiels; la déception puis la gloire; l’invulnérabilité puis la maladie; le doute encore; l’échec; la gloire encore. Il a espéré et déçu, pleuré de joie et de tristesse, gagné brillamment et âprement. Sa carrière ressemble à la vie, sans contrefaçon.

Bien sûr, l’épopée du tennisman millionnaire ne changera pas la vie du chômeur ou de l’épicier du coin. Mais à bien y regarder, s’il nous surprend l’impudeur d’admirer, l’ingénuité d’imiter, ce cheminement a le pouvoir de stimuler l’ambition, le culot et l’intrépidité – et pourquoi pas une dose hygiénique de fantaisie? Il peut inoculer le goût de la conquête et la fascination des grands projets car, sans contrefaçon, nous avons tous en nous quelque chose de Federer.