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Badile Lubamba a été le p remier footballeur noir à porter le maillot de l’équipe de Suisse.
© Carine Roth pour Le Temps

Destin de champion

Badile Lubamba, Congo connection

Premier footballeur noir à porter le maillot de l’équipe de Suisse, le natif de Kinshasa œuvre aujourd’hui à construire des ponts entre ses deux pays, par le biais d’une fondation à laquelle il consacre tout son temps

Ils ont tous été au sommet de leur sport, du tennis au football en passant par le judo et l’athlétisme. Aujourd’hui reconvertis, ils reviennent pour «Le Temps» sur leur carrière parfois mémorable.

Un jour, Badile Lubamba prendra la plume et dans un livre il racontera tout. L’exil vécu comme «un arrachement» par le gamin de 6 ans. Les souvenirs flous d’un réveil en sursaut, d’une douche froide et d’une grand-mère qui pleure en lâchant sa main à l’aéroport. L’enfance trimballée entre foyers et familles d’accueil. Le football, bien sûr, passion faite profession jusqu’à devenir le premier joueur noir à porter le maillot rouge à croix blanche de l’équipe de Suisse.

La bienveillance du public, les regards en coin de certains coéquipiers. Le choc du retour aux sources en République démocratique du Congo à l’âge de 25 ans. La misère qui prend aux tripes, l’image de «ces pères qui se réveillent en se demandant comment ils vont nourrir leur famille un jour de plus».

Il creusera profond dans sa mémoire, extraira les meilleures anecdotes, puis polira un manuscrit qu’il transmettra à un joaillier de la syntaxe car, estime-t-il, l’histoire de sa vie habilement mise en perspective possédera «le pouvoir d’édifier», au sens littéraire du terme: «Exercer sur quelqu’un une influence morale salutaire par l’exemple ou des paroles» (Larousse).

L’autobiographie attendra encore un peu. A 42 ans, Badile Lubamba est un homme occupé. Un mari (depuis huit ans), un père (de deux petites filles de 5 ans et d’un garçon de 2 ans), et le porteur d’une mission qu’il s’est confiée de longue date. «A l’âge de 10 ans, j’étais convaincu que j’allais devenir footballeur professionnel. A 15 ans, je disais à qui voulait l’entendre que j’allais gagner de l’argent sur les terrains pour ensuite pouvoir aider les enfants de mon pays d’origine.»

Donner des repères

Le ballon rond n’était déjà plus une fin, mais un moyen. Et après avoir joué à Lausanne, Lucerne, Lugano, Troyes, Sion et Xamax, l’adulte a concrétisé la prophétie de l’adolescent. L’ancien latéral, établi à Lucens, dans la Broye vaudoise, consacre tout son temps à la fondation qui porte son nom et qui s’active en plein centre-ville de Kinshasa.

Les objectifs de la structure: promouvoir l’universalité de l’éducation et de la formation professionnelle sans discrimination, offrir aux enfants et aux ados un soutien social, renforcer l’accès au sport et aux activités culturelles. Bref: encadrer une jeunesse souvent en mal de repères, lui apprendre à croire en elle-même et en son pays. «Les jeunes Congolais rêvent d’Europe, en se disant que s’ils parviennent à y aller, ils n’auront qu’à se baisser pour ramasser de l’argent, mais ce n’est pas la réalité, estime Badile Lubamba. Il faut les aider à se projeter chez eux. Car le Congo ne se développera vraiment qu’avec le travail de ses habitants.»

Même si l’ancien latéral droit a commencé à œuvrer des années auparavant, sa fondation a vu le jour officiellement en 2010. Depuis, on lui a souvent renvoyé au visage ses beaux discours, en lui disant que ceux qui créent ce genre d’organisation le font d’abord pour servir leurs propres intérêts. Invariablement, il répond par une invitation à venir voir sur place le boulot accompli. A découvrir un pays où le Département fédéral des affaires étrangères déconseille d’entreprendre «tout voyage qui ne présente pas un caractère d’urgence» mais dont lui vante l’hospitalité. «Venez à Kinshasa, réitère-t-il. Vous ferez la fête jusqu’à 2 heures du matin, et vous rentrerez à pied. Je me sens plus en sécurité dans ses rues que dans celles de Paris.»

La foi rassembleuse

Attablé en terrasse d’un restaurant lausannois, avec son aînée Rabah qui chahute gentiment en grignotant ses frites, Badile Lubamba parle en vous regardant droit dans les yeux. Convaincant parce que convaincu. Il raconte des histoires improbables, où des personnes croisées par hasard se révèlent d’un soutien déterminant. Le patron de l’entreprise Realsport qui l’a suivi au Congo et a décidé de l’aider à construire son centre sportif. Cette fonctionnaire de l’ONU qui, après avoir visité sa fondation au hasard d’une rencontre dans l’avion, lui a fait un don important.

Et ce voisin qui, alors que le petit Badile vivait avec son père lors de ses premières années en Suisse, lui a offert des chaussures de football pour qu’il puisse rejoindre l’équipe qu’il entraînait. «Remontez le fil, guide-t-il. Avec ces chaussures, j’ai commencé le foot. Avec le foot, j’ai fait carrière. Avec ma carrière, j’ai gagné les moyens d’aider mon pays d’origine comme je le fais aujourd’hui. Vous vous rendez compte de l’importance de cette paire de crampons?»

Au début de la chaîne, Badile Lubamba place Dieu. «La foi chrétienne est primordiale dans ma vie. Je crois en un Dieu d’amour, de respect, de tolérance.» Il se dit par contre critique de la religion qui sépare les hommes; lui se veut rassembleur. Sa fondation s’occupe de jeunes «des deux sexes, de toutes les ethnies et de toutes les religions». Il cherche aussi à construire des ponts entre ses deux pays. Ambassadeur officieux du Congo en Suisse et de la Suisse au Congo. «En tant qu’ancien de la Nati, je dois véhiculer une bonne image de la nation dont j’ai défendu les couleurs», dit-il.

Deux sélections et puis s’en va

A son arrivée dans le vestiaire, à l’automne 2000, le premier Noir en équipe nationale n’était pas le bienvenu aux yeux de tous les cadres. Il ne s’étend pas sur le sujet. Préfère insister sur «le public, qui était totalement prêt à accueillir un joueur d’origine africaine», jusqu’en Suisse centrale où les supporters du FC Lucerne avaient fait de lui leur chouchou, composant une chanson à son nom ensuite reprise par les fans de la Nati.

«Pour le reste, je ne garde aucune rancune, dit-il. Il faut toujours quelqu’un qui paie le prix d’être le pionnier pour faire avancer les choses.» Il se demande quand même pourquoi il a été sélectionné, titularisé deux fois puis oublié. «Un cas qui doit être unique en Europe», soupire-t-il en haussant les épaules. Aujourd’hui, il se régale de voir une équipe nationale composée de joueurs aux origines si variées.

Sa fondation utilise le sport pour aider les jeunes Congolais, mais Badile Lubamba n’a, lui, jamais rêvé de prolonger sa carrière dans le football comme entraîneur, agent, dirigeant. «Personne ne m’a poussé à la retraite sportive, témoigne-t-il. J’ai arrêté parce que je n’avais plus envie de jouer et, aujourd’hui, le ballon ne me manque pas le moins du monde. Je crois que j’œuvre là où je suis vraiment utile et, pour moi, c’est la bonne voie.»


Profil

1976 Naissance à Kinshasa (République démocratique du Congo).

1982 Rejoint son père en Suisse, avec ses deux sœurs.

2000 Premier footballeur noir en équipe de Suisse.

2001 Voyage au Congo pour la première fois depuis son exil.

2010 Création officielle de la Fondation Badile Lubamba.

2018 Construction d’un centre sportif à Kinshasa.

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