Football

A Bâle, la tradition du retour au bercail

Valentin Stocker et Fabian Frei ont rejoint le club de leurs débuts comme Alex Frei, Marco Streller ou Benjamin Huggel avant eux. Cela ne tient pas du hasard mais d’une stratégie qui a fait ses preuves et conditionne le fonctionnement de la maison

Pour la première fois depuis l’hiver 2012-2013, le FC Bâle ne pointe pas en tête du classement de Super League à l’heure de la reprise. Dès ce week-end et lors d’un déplacement dimanche à Lugano, l’entraîneur Raphaël Wicky et ses hommes tenteront de dépasser Young Boys, leader avec deux points d’avance. Pour mettre toutes les chances de leur côté, les Rhénans sont allés chercher le gardien Signori Antonio en Angola et le défenseur Léo Lacroix à Saint-Etienne, mais ils ont surtout recruté Fabian Frei (Mainz) et Valentin Stocker (Hertha Berlin). Deux joueurs formés au club, partis faire leur vie de footballeur à l’étranger et, désormais, de retour à la maison.

Au Parc Saint-Jacques, le rappel des héros d’hier est une composante indissociable du succès des dernières années. S’il fallait la coucher sur papier, l’équation serait la suivante: un tiers de jeunes formés au club + un tiers d’étrangers à fort potentiel de développement + un tiers d’anciennes gloires rapatriées = des titres en série. Douze sur dix-huit possibles depuis le passage à l’an 2000, huit consécutifs depuis 2010.

Nous étions formidables

Le système a atteint le paroxysme de son efficacité entre, grosso modo, 2007 et 2015. C’est-à-dire entre le retour de Marco Streller – après trois saisons, 68 matches et 12 buts en Bundesliga – et son départ à la retraite. Trois ans après son envol pour le VfB Stuttgart, le grand attaquant (1,96 m) est loin d’être «fini». Il a 26 ans, de l’ambition et assure que Bâle n’est pas un lieu pour l’assouvir par défaut. «J’ai reçu plusieurs offres alléchantes de l’étranger, témoigne-t-il à l’époque. Mais Bâle est mon club.»

Lire aussi: Le FC Bâle est (encore) champion de Suisse

Beaucoup d’autres joueurs suivront son exemple. En même temps que lui, Benjamin Huggel revient d’un exil de deux ans à l’Eintracht Francfort. En juillet 2009, c’est au tour du dernier grand buteur que le pays a connu: après un tour de Suisse (Thoune, Lucerne, Servette) et une belle carrière en France (Rennes) et en Allemagne (Dortmund), Alex Frei pose ses valises dans le club de ses débuts. Puis suivent les deux frères Degen: Philipp (Dortmund, Liverpool) revient à l’été 2011, David (Mönchengladbach) une année plus tard.

Les supporters se souviennent de cette époque avec beaucoup d’émotion. «Avec Marco Streller, Alex Frei, Benjamin Huggel, les frères Degen, nous avons vu les plus formidables équipes de ces dernières années, souligne David Frey, vice-président du fan-club Saint-Jacques, le plus ancien du pays. En plus, avec ces joueurs de retour, il y avait des jeunes issus de la formation maison: Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri, etc. Nous espérons qu’en renouant avec cette politique, nous pourrons retrouver une formation aussi excitante.»

Réaffirmer l’ancrage local

Car depuis quelques années, le FC Bâle avait un peu oublié de perpétuer sa tradition du retour au bercail. Les résultats n’en ont pas ressenti, mais l’équation magique était perturbée et les supporters avec elle – en dépit des titres. «Ces dernières saisons, il n’y avait plus de Bâlois dans l’équipe. Même plus de jeunes sortant du centre de formation! Attention, nos joueurs n’ont pas démérité, mais cela posait un problème d’identification. Les fans veulent voir des footballeurs d’ici», continue David Frey.

Les décisions que nous avons prises n’ont rien à voir avec la nostalgie

Marco Streller, directeur sportif du FC Bâle

La vox populi a su se faire entendre. En avril dernier, alors que Taulant Xhaka était l’unique joueur de la première équipe formé au club, l’homme d’affaires Bernhard Burgener a pris la succession de Bernhard Heusler à la tête du FCB en promettant de renouer avec une culture de proximité, insistant sur son propre ancrage dans la vie locale et sa volonté de produire «maison» les idoles de demain. Il a joint les actes à la parole en nommant des anciennes stars à des postes importants. Conseiller stratégique: Alex Frei. Responsable de la relève: Massimo Ceccaroni. Et surtout directeur sportif: Marco Streller.

L’influence de l’ancien attaquant est déterminante. Fabian Frei et Valentin Stocker? Des amis avec lesquels il a joué et qu’il peut convaincre en parlant de sa propre expérience, même s’il se défendait récemment, dans la Basler Zeitung, de tout sentimentalisme: «En tant que directeur sportif, j’essaie de me détacher des émotions et des liens personnels que j’ai avec les joueurs. Les décisions que nous avons prises […] n’ont rien à voir avec la nostalgie.» Avec Frei et Stocker, il a non seulement ramené de la qualité sur le terrain, mais encore un peu d’âme locale: «Cela correspond à notre concept de renforcement de la couleur «rotblau» au sein de l’équipe.»

Samuele Campo, un cas à part

Auprès des joueurs qui ont grandi à Saint-Jacques, le discours trouve des oreilles attentives et cela ne tient pas du hasard. Comme si le retour au club était programmé dans le logiciel implémenté aux talents maison, comme s’ils étaient taillés à la façon de boomerangs destinés à aller haut et loin avant de revenir à l’expéditeur. Le Fribourgeois Musa Araz, formé à Bâle et aujourd’hui à Konyaspor (le nouveau club de Samuel Eto’o en Turquie), nous l’expliquait en 2016: «Dans les équipes de jeunes, à Bâle, on te fait cultiver ton attachement au club, tout le temps. Les entraîneurs insistent sans arrêt sur l’importance du FCB, sur la nécessité de gagner tout le temps. Les attentes placées en toi sont grandes mais en même temps, tout est fait pour que tu te sentes bien et que tu puisses te développer.»

Ils savent ce qui les attend à leur retour: un grand club, ambitieux et très bien organisé, mais en même temps basé en Suisse

David Frey, membre du fan-club Saint-Jacques

Cet hiver, Fabian Frei et Valentin Stocker ne sont pas les seuls à avoir fait leur retour au Parc Saint-Jacques. C’est aussi le cas du jeune Samuele Campo (22 ans), bien que sa situation soit différente: lui, il n’avait pas quitté la première équipe bâloise au sommet de son art pour l’étranger, mais les M21 du club pour acquérir de l’expérience en Challenge League à Lausanne, puis dans l’élite. Son rêve: jouer un jour à l’Inter Milan. Mais d’abord, revenir au FC Bâle. «Je me sens super bien à Lausanne, mais quand tu es formé dans ce club, tu as envie de t’y imposer, c’est un passage obligé», nous confiait-il au printemps 2017. Son temps est peut-être venu.

Dans l’histoire du football suisse, le FC Bâle n’est pas le club qui a enregistré le plus de retours. Depuis le milieu des années 1970, on n’en dénombre que 26 contre, par exemple, 31 à Servette, 36 au LS, 42 à Lugano et 45 à Grasshopper. Mais à Bâle, beaucoup ont marqué les esprits et les responsables jouent à fond la carte de la reconnaissance aux anciens. En octobre dernier, au moment d’annoncer le retour d’Albian Ajeti (Saint-Gall), le site web du club a exhumé des photos de l’attaquant sous le maillot local gamin, ado et adulte. «Le message est clair: il s’agit de montrer que c’est l’un des nôtres», analysait la Basler Zeitung.

Bâlois en exil

Les anciens se laissent sans doute convaincre de revenir par la promesse d’un tel accueil. Mais il n’y a pas que ça. D’abord, le club prépare le terrain en évitant toujours de se fâcher avec les joueurs qui souhaitent partir et ne leur met pas de bâtons dans les roues. «Et puis, enchaîne David Frey du fan-club Saint-Jacques, ils savent ce qui les attend à leur retour: un grand club, ambitieux et très bien organisé, mais en même temps basé en Suisse. Cela présente des avantages pour ceux qui pensent à l’après-football, avec la qualité de vie, la possibilité de scolariser leurs enfants directement ici…» En clair, Bâle est la dernière étape idéale pour une carrière de footballeur local.

Reste la question de l’avenir. Le système saura-t-il se perpétuer? Les Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri et Breel Embolo n’évoluent-ils pas dans une dimension supérieure à celle de Marco Streller ou de Benjamin Huggel à l’époque? Auront-ils eux aussi envie de rentrer au bercail? Les supporters veulent y croire, selon David Frey. «OK, un Ivan Rakitic, joueur du Barça, bien installé en Espagne, il y a peu de chances qu’il revienne. Mais Xhaka ou Shaqiri, un jour, ce n’est pas impossible…» Le contact n’est en tous les cas pas rompu. Ces joueurs, parmi d’autres, font partie d’un groupe WhatsApp créé par l’ancien président Bernhard Heusler et intitulé «Exil Basler» («Bâlois en exil»). Pour ne jamais oublier où se situe la maison.

Publicité