La boule au ventre est là, tenace, mais il ira. Il se convainc même qu’une fois franchie la frontière, le bitume défilera, les kilomètres seront avalés et l’angoisse se diluera peu à peu. Dans l’habitacle avec les deux potes, il se souviendra des autres voyages, jusqu’en Slovénie, Estonie, Norvège, là où la Nati est allée jouer. En attendant, ne pas ouvrir les journaux, se contrefiche de l’histoire biscornue de ce jeune Français d’extrême droite arrêté en Ukraine avec un arsenal de guerre destiné, dit-on, à frapper l’Euro de football. Après Daech, les nazillons… Stéphane Germanier, agent de la police municipale de Sierre (VS), passe outre et ne change pas son plan: direction Lens, un arrêt à Strasbourg le temps d’une nuitée chez des amis, puis le Nord, les anciens corons, les ruelles uniformes bordées de maisonnettes en brique qui se ressemblent toutes, et tout au bout du voyage, Félix-Bollaert, le plus chaleureux des stades français. Suisse-Albanie à 15h ce samedi. Premier match de la sélection helvète. Stéphane a dégoté des billets par Viagogo, une plateforme qui élève les prix de manière un peu éhontée, mais qu’importe, l’essentiel est d’avoir les précieux sésames.

Stéphane est connu à Sierre parce qu’il porte l’uniforme, mais aussi parce qu’il est un ultra-Sion, supporter en première ligne du onze emblématique du Valais. Il fut une époque où ça bataillait et injuriait ferme mais tout cela est révolu. «J’ai 38 ans, je suis père de famille, je me suis calmé sauf si on devait se retrouver un jour face à Servette, on ne les aime pas, ceux-là», dit-il.

Un papa qui s’aventure dans cette France post-attentats à qui l’Etat islamique promet encore du sang et des larmes? «Il s’agit avant tout de soutenir nos joueurs, il ne faut pas qu’ils soient seuls. Je sais que plein d’Albanais font le déplacement, beaucoup sont des binationaux mais c’est l’Albanie qu’ils vont supporter, pas les nôtres», explique Stéphane. Pour le reste, il mise sur sa vigilance: «Je vais poser mon uniforme mais pas mes yeux, j’ai des réflexes, je vois et je sens les choses venir. Quand je me déplace dans les stades à l’étranger, je discute toujours avec les policiers du coin, ça rassure.» Après le match, Stéphane ira sur la fan-zone lensoise pour voir Angleterre-Russie, diffusé à 21h sur grand écran. «Les craintes m’y semblent plus réelles que dans les stades parce que ça attire toutes sortes de gens, mais j’ai décidé de ne pas céder à la peur. L’autre jour, je suis allé à Bâle pour voir la finale de l’Europa League entre Liverpool et Séville, c’était très chaud entre les ultras de chaque équipe et c’était bien ça le vrai danger, pas les ceintures d’explosifs.»

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«Je fais confiance»

Genève, terrain d’Etoile Carouge, jeudi 9 juin. Josua Bonvin, 18 ans, encadre les plus jeunes. Ce samedi, lui aussi filera en France, en train, avec Murat Bolukbas, l’ami d’enfance. Ils étaient déjà ensemble à l’école primaire la Roseraie, avaient 5 ans, des inséparables depuis, comme deux frères. Murat est non-voyant, ce qui n’est surtout pas un frein pour se déplacer et voir le monde. Tous deux sont allés assister à des matches à Berne, Lucerne, Rome, Braga (Portugal), au Camp Nou de Barcelone, à Wembley (Londres) le 8 septembre dernier (Angleterre-Suisse 2-0) où Wayne Rooney est devenu le meilleur buteur de l’histoire de sa sélection nationale avec 50 goals. «C’était extraordinaire, tout Wembley s’est levé et a applaudi, Murat a ressenti toute l’émotion qui s’est dégagée. Je lui décris les actions mais il éprouve à sa façon beaucoup de choses.»
Deux très jeunes Genevois dont un aveugle en contrées possiblement hostiles, est-ce bien raisonnable? «Nous avons discuté en famille et on s’est dit que si on ne brave pas la peur, on aura tout le temps peur et on ne pourra plus vivre librement. Moi, je fais confiance aux forces de l’ordre, j’ai vu la simulation réalisée à Bordeaux, leur dispositif a l’air au point.» Murat: «Qui n’ose rien ne fait rien, faut que ça vibre!» Leur inquiétude se porte avant tout sur le climat social et les grèves à répétition dans l’Hexagone, qui frappent surtout les transports. Un voyage en deux temps si tout va bien: Lens et le Parc des Princes à Paris pour encourager la Nati, un Turquie-Croatie toujours à Paris (Istanbul est le berceau de la famille Bolukbas), retour à Genève pour passer des examens puis l’Euro à nouveau et des billets pour assister à trois quarts de finale à Bordeaux, Lyon, Marseille. Budget: 1200 francs chacun. Pas trop cher grâce à au système d’abonnement low cost Interrail et à la réduction dont bénéficient Murat au titre de handicapé et Josua au titre d’accompagnant de handicapé. «Des places à 25 euros en moyenne, des fois on est au second rang sous la tribune présidentielle, des fois au 30e derrière les buts.» Murat préfère les virages parce que les sons et les vibrations circulent vite et bien.

Sur place pour rassurer

Lausanne. Jérôme Lambert donne rendez-vous au Flon. Il est ingénieur au Service des routes et de la mobilité mais c’est le responsable des fans du Lausanne-Sport qui s’exprime. Lui aussi est parti vendredi à Lens en voiture avec trois Bernois qu’il n’a jamais rencontrés, mais l’équipage a 750 km pour faire connaissance. Le Vaudois se rend en France au titre du Swiss Fans Embassy, un programme de l’UEFA. «Nous quatre allons représenter l’Ambassade des supporters, une première pour notre pays, qui pourrait se généraliser si l’essai est concluant.» Sitôt arrivés dans le Nord, les quatre Helvètes vont rejoindre l’office du tourisme de la ville, où un point de rencontre pour les supporters suisses est ouvert les 10 et 11 juin. «Il s’agit d’orienter nos compatriotes, leur fournir des informations, les aider s’ils rencontrent des problèmes, comme une perte de passeport. Nous leur donnons aussi une carte avec des contacts* utiles si besoin.» Dans un contexte particulièrement tendu, cette présence suisse sera forcément la bienvenue. Jérôme a participé en mars dernier à Paris à une réunion avec l’ambassadeur de Suisse pour préparer ces points d’accueil qui se déplaceront au même rythme que la Nati (sur la fan-zone du Champ-de-Mars à Paris, sur la place du Théâtre à Lille). Il aura pour autre tâche de rassurer. «Nous ne nous occupons pas de sécurité, mais nous allons rappeler les dispositifs mis en place par les autorités françaises, comme les palpations à l’entrée des stades et des fan-zones, l’interdiction des sacs de voyage, les portiques de détection de métaux, la vidéosurveillance étendue», explique Jérôme.

Il est allé en Afrique du Sud lors de la Coupe du monde 2010 et les risques là-bas, liés notamment à la délinquance et à la violence de rue, lui semblent avec le recul hautement plus élevés que la situation qui prévaut actuellement en France.

Les Suisses ne devraient pas affluer en France à l’occasion de cet Euro de football. Une enquête en ligne du quotidien 20 minutes, à laquelle ont participé, du 24 au 27 mai, 1968 internautes, indique qu’un tiers se déclare indifférent et que, pour un sur quatre, la fête est un peu gâchée par la faute des risques d’attentat. 13,7% affirment renoncer à se rendre en France à cause de l’insécurité. L’Association suisse de football n’a organisé aucun déplacement par autobus, «car c’est essentiellement par petits groupes que les supporters vont suivre l’équipe nationale», annonce Marco von Ah, le responsable de la communication. Les TGV Lyria, qui ont ouvert par anticipation une réservation de billets sur plus de 100 trains, ont noté une augmentation de 20% des clients suisses sur les dates des matches de la Nati par rapport à l’exercice de juin 2015, avec un pic de 72% pour la rencontre Suisse-Roumanie, qui se joue le 15 juin à Paris.

«La fête, ce sera ici»

Jérémy, la trentaine, manutentionnaire à Meyrin (GE), est l’un de ces ultras de la Nati qui a pris «la sage décision» de suivre la compétition depuis le canapé de son salon, avec sans doute quelques incursions dans la fan-zone de Plainpalais. On l’y retrouve, faisant rouler de grands éviers en inox jusqu’aux batteries de cuisine qui se montent ici et là. Le site doit être prêt pour vendredi soir. Quatre écrans géants, des restos et des bars partout, une capacité de 12 000 spectateurs, la plus grande fan-zone de Suisse. Jérémy: «La fête, ce sera ici, à Genève. L’histoire de ces attentats ratés au Stade de France le 13 novembre, ça m’a vraiment choqué. Le foot, c’est du plaisir, de la passion, pas l’angoisse de toujours se dire que, peut-être, ce type-là un peu nerveux qui vient vers toi pourrait bien se faire péter. Je croyais que les Français avaient réglé les problèmes de sécurité mais j’ai vu que la finale de la Coupe de France en mai a été un gros fiasco, ça ne m’a pas rassuré.» 


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