Documentaire

«Ballon sur bitume», le documentaire qui décrypte la culture street-football

En 52 minutes de petits ponts, de rap et de sourires, «Ballon sur bitume» raconte la passion des banlieues parisiennes pour le foot de rue et tout ce qui tourne autour

«Le street-football, ça rime avec un ballon, un terrain, et tes potes. Et là, le monde, il est à toi.» Ces derniers mots résonnent juste avant le générique de fin de «Ballon sur bitume», un documentaire qui raconte le football dans les rues des banlieues parisiennes. Pendant 52 minutes, stars du foot (Ousmane Dembelé, Riyad Mahrez, Serge Aurier), du rap (Gradur, MHD) ou parfaits anonymes se succèdent face caméra pour raconter le phénomène en profondeur, avec leurs mots et leur humour.

Les équipes de Yard et Miles ont profité de leur parfaite connaissance du terrain pour mettre tous leurs interlocuteurs à l’aise. Résultat, le film regorge de sourires et de lumière, loin de l’ambiance anxiogène d’innombrables documentaires sur la banlieue. «Les mines patibulaires et les gens refermés sur eux-mêmes, c’est une image tronquée de nos quartiers, lance au téléphone Jesse Adang, coréalisateur avec Syrine Boulanouar. Quand des journalistes débarquent, les gens d’ici peuvent être méfiants et essayer d’adapter leur manière de parler. Du coup, la substance de ce qu’ils ont à transmettre se perd. Avec nous, ils sont restés eux-mêmes, car nous avons le même langage, les mêmes références.» Dans «Ballon sur bitume», il n’y a ni voix off ni mise en contexte. Tout repose sur la qualité des témoignages. Et ça marche.

En France, médias traditionnels et spécialisés ont réservé un accueil unanime au documentaire. Sur YouTube, il a été visionné plus de 400 000 fois en une semaine et le compteur de pouces levés explose. «Ce qui était important pour nous, c’est que ceux qui jouent au football dans les quartiers se reconnaissent dans le film, explique Jesse Adang. Les commentaires sur Internet nous montrent que c’est le cas. Mais là, les retours dépassent toutes nos attentes: des éducateurs sportifs nous appellent pour montrer le film, des mairies veulent organiser des projections…» Le succès ne tient pas du hasard: le pari (gagné) de «Ballon sur bitume» est d’aborder le street-football comme une culture à part entière, avec ses propres codes, son échelle de valeurs. Il décrypte le tout pas à pas pour que chacun puisse entrer dans l’univers et comprendre sa logique.

Le jeu

Le street-football, c’est d’abord une certaine vision du jeu, où réussir un petit pont est plus valorisé que de marquer un but sans panache. «Mes potes étaient mes cobayes, sourit la star de Leicester City Riyad Mahrez. Dribbler, je kiffe. Encore aujourd’hui, si je ne dribble pas, je ne suis pas bien, même si on gagne.»

Dans la rue, le football reste un sport d’équipe, mais les joueurs cherchent d’abord à exister individuellement. Les gestes techniques construisent ou démolissent une réputation. «Un jour, j’ai mis une virgule à un grand, il m’a coursé dans la cité pendant deux jours», plaisante un jeune. Tous dépeignent la région parisienne comme un merveilleux vivier de talents, même si «beaucoup de joueurs ne se rendent pas compte qu’ils doivent se mettre au service du collectif», glisse un éducateur. Mais ce n’est pas grave: «Ça, ils l’apprendront au football à onze. Nous, on ne met pas de barrière.»

Le langage

La recherche du bon mot fait écho à celle du beau geste. Sur le terrain comme en dehors, les vannes fusent, le «trash-talking» des vestiaires poussé à son paroxysme. Les plaisanteries peuvent paraître crue(lle)s, mais tout le monde accepte le mode de communication. Et la pirouette verbale est un recours possible pour celui qui «se mange» un petit pont. A force, certains en font leur spécialité, comme les humoristes Noah Lunsi et OhPlai, qui apparaissent aussi dans «Ballon sur bitume».

Le style vestimentaire

La panoplie officielle: un combo maillot de foot-survêt-baskets. A ne surtout pas juger comme de la négligence. Le style vestimentaire est au contraire un enjeu majeur et, en banlieue comme ailleurs, la mode est affaire de cycles. Aujourd’hui, les vêtements près du corps ont remplacé les pantalons larges. «C’est le style de maintenant. Les mecs, ils ont des cheveux longs, des dégradés, des teintures, énumère Noah Lunsi. Ils vont sortir capter une meuf en survêt de foot, tellement le truc il est frais.» Et peu importe que le niveau balle au pied suive ou pas. «A défaut d’être un bon joueur, on va essayer d’être beau au moins, s’amuse Mehdi Benattia (Juventus). Avoir la dégaine, comme on dit.»

Le territoire

Comme le football a ses stades mythiques, celui de la rue a ses hauts lieux. Dans le quartier des Musiciens, à Argenteuil, un city-stade est surnommé «San Siro», vestige d’une époque où le Championnat italien était le plus réputé et où chacun était fan d’une équipe milanaise. Ce terrain-là, c’est le street-football à l’essentiel: il n’est pas tracé, le sol est en béton, des grilles délimitent le périmètre. Le documentaire promène son récit de cité en cité, évoque leurs spécificités. Plus d’agressivité ici, plus de technique là. Point commun: ceux qui percent aiment (se) rappeler le quartier où ils ont appris à caresser le ballon. International de futsal, Adrien Gasmi porte encore le 19, comme le numéro de son bâtiment. Le latéral Serge Aurier a exhibé un t-shirt «Sevran» lors d’un titre du PSG. Ils deviennent les émissaires de la culture street-foot, ses héros.

Le rêve

«Le foot, la musique, ce qui nous réunit, c’est la réussite, synthétise le rappeur Gradur. Car tu peux sortir tes parents de la misère.» Qu’ils soient dans le football ou la musique, tous ceux qui ont commencé dans la rue et sont devenus pros suscitent des vocations. Mais il y a peu d’élus. «Le rêve est gratuit, mais la réalité a un prix», glisse Bernard Diomède, champion du monde 1998 et désormais sélectionneur de l’équipe de France M17. Un animateur complète: «Moi, je dis toujours aux jeunes qu’ils ne deviendront pas professionnels. Sur 5000 jeunes, il n’y en a qu'un qui réussira, alors je préfère les prévenir.»

Tant pis; il leur restera toujours un ballon, un terrain, et des potes. Le monde.


En Suisse, une carence en football de rue

Des petits stades urbains toujours plus nombreux. Des groupes WhatsApp pour organiser des matches. Des associations sur le terrain. Des événements organisés par des marques. En Suisse aussi, le football se joue dans la rue. Mais difficile pourtant de parler d’une véritable culture, comme en région parisienne. Les jeunes tapent le ballon dehors comme ils feraient n’importe quelle autre activité. «Ils ont un choix énorme et peuvent tout essayer, explique Christophe Guillod. Pourtant, ici, c’est le foot de rue cinq étoiles. Tout est à disposition. Les terrains de ville sont très utilisés, mais surtout quand il ne fait pas trop froid, et s’il reste du temps après avoir fini les devoirs et avant l’entraînement de foot ou l’équitation.»

Le Neuchâtelois, ancien joueur de Xamax, a fondé Urban Level il y a sept ans pour promouvoir le freestyle, variante artistique du football de rue où il s’agit de réaliser des jongles et des gestes techniques. Il organise des entraînements et des démonstrations qui marchent bien, mais on est loin du phénomène de société.

La bicyclette de Shaqiri

Les raisons tiennent évidemment à un contexte économique et social différent de celui des grandes banlieues françaises. Mais l’absence d’une véritable culture «street» n’est pas sans effet sur le football à onze. «Qui sont les joueurs qui font la différence? Des footballeurs capables de sortir des schémas d’une seconde à l’autre, à l’instinct, lançait au «Temps» Laurent Prince, directeur technique de l’ASF, après l’Euro 2016. Nous devons donc laisser à nos joueurs offensifs leur créativité, les aider à la développer.» Christophe Guillod salue l’intention, mais s’interroge: «Ça, on ne l’apprend pas d’entraîneurs super bien formés mais qui n’arrêtent pas de dire «joue simple!» à leurs jeunes.»

Pour lui, l’équipe de Suisse actuelle obtient de bons résultats grâce à son organisation, mais ses limites sont mises au jour lorsqu’elle sèche à écraser des équipes plus faibles. «Il n’y a pas ce petit grain de folie, cette capacité à éliminer un adversaire en un contre un, continue le spécialiste de football freestyle. Si Shaqiri n’avait pas marqué sur sa bicyclette contre la Pologne à l’Euro, les critiques lui seraient tombées dessus pour avoir tenté un truc pareil à ce moment-là. Il est un des seuls à pouvoir amener cette créativité, avec Xhaka.» Le joueur d’Arsenal, justement, regrettait il y a quelques années – dans une interview à Albinfo – que «le temps où l’on jouait dans la rue est révolu».

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