L'attaque était directe. Sans feinte ni dribble. «Il est absolument impossible de faire une passe longue avec ce nouveau ballon. Je suis très étonné que la société qui le fabrique ait pu concevoir un produit aussi mauvais. Et encore plus que l'organisation l'ait choisi!» Vassilis Tsartas n'a pas pris de gants pour critiquer le «Roteiro», ballon officiel de l'Euro qui commence demain par le match Portugal-Grèce. L'attaquant grec y croisera certainement Cristiano Ronaldo, nouveau prodige du football portugais. L'élève de sir Alex Ferguson, à Manchester, n'a pas une meilleure opinion sur la sphère couleur argent. «C'est vrai qu'elle flotte en fin de trajectoire. Mais cela ne m'empêchera pas de marquer des goals», a lâché le bellâtre en souriant aux caméras de télévision.

On saura rapidement si l'objet en question favorise ou non le spectacle et les buts. «Nous avons en tout cas cherché à rendre le «Roteiro» plus rapide que le ballon de la Coupe du monde 2002», assure Günter Pfau, responsable du développement chez Adidas. La marque allemande a pris quatre ans pour concevoir cette balle. Le temps nécessaire pour mettre au point une nouvelle technique: le «liage thermique» permet d'assembler les pièces d'un ballon sans les coudre. Plus aucune couture n'est visible à la surface du «Roteiro»; plus d'intervention humaine, un travail de machine qui permet d'assurer que 87% des sphères qui sortent de la chaîne de production développée pour l'occasion pèsent entre 435 et 437 grammes.

Les robots qui ont testé le produit confirment que toutes, sous une égale pression, volent suivant la même courbe. «Jusqu'à aujourd'hui, nous ne pouvions pas garantir cette précision, reprend Günter Pfau. On pouvait assembler les matériaux les plus modernes, la forme d'un ballon dépendait de l'état de ses coutures.» Le ballon de football est entré dans l'ère du clonage.

L'autre avantage de cette technique thermique est que les éléments extérieurs comme la pluie glissent sur la surface du «Roteiro» sans pouvoir y pénétrer. Le ballon garde ainsi sa rondeur initiale. Sa vitesse de pénétration dans l'air en est améliorée, assure Günter Pfau. «Les tests en soufflerie l'ont prouvé», ajoute Matt Carré, de l'Université de Sheffield, partenaire de la marque allemande.

Pour les besoins de son étude, l'universitaire a détaillé un fameux coup franc de David Beckham lors d'un match de qualification à la Coupe du monde 2002 contre la Grèce. Le «Wonder Boy» a fait prendre à la balle une trajectoire qui a étonné le stade entier. Placé à 27 mètres du but adverse, il a envoyé la balle à 125 km/h, 1,5 mètre au-dessus du mur. A quelques mètres du gardien, sa vitesse tomba à 65 km/h. La résistance du vent lui fit perdre soudainement de la hauteur pour la loger dans la lucarne. «Selon toute vraisemblance, les turbulences créées par la pénétration de la balle dans l'air ont changé peu de mètres avant le but et modifié son vol», reprend Matt Carré. Sans ce changement, la balle aurait fini au-dessus des buts grecs, a-t-il calculé.

Comme pour une balle de golf, la trajectoire d'un ballon de football est influencée par les aspérités à sa surface. Sans elles, son plan de vol dépendrait uniquement de la force qui est exercée sur lui. Combiné aux aspérités, l'effet donné par le footballeur, la rotation de la balle et la résistance de l'air lui font adopter des courbes surprenantes. C'est la raison pour laquelle on a choisi de garder au «Roteiro» l'aspect d'un ballon traditionnel, aux jointures apparentes entre les pièces. La technologie permettait pourtant de s'en passer.

David Beckahm, Zinédine Zidane, Raul, Rui Costa, tous des joueurs sous contrat chez Adidas, auraient testé leur nouvel outil de travail durant son élaboration. Vassilis Tsartas sait à qui s'adresser si ses frappes aboutissent dans les tribunes du stade Dragao, à Porto, demain soir.

Si le Portugal gagne ce match d'inauguration contre la Grèce, la polémique naissante tout comme l'apport technologique seront oubliés. Ici, on ne parlera plus que des coups de patte de Luis Figo et de ses camarades. Du voyage qu'ils peuvent espérer faire dans cet Eurofoot et de la route qu'il leur reste à faire pour toucher à leur but officiel: gagner cette compétition. Ils seront comme Vasco de Gama au début de son aventure. «Roteiro», c'était le nom de son carnet de bord lorsqu'il a découvert les Indes. Les traits noirs qui strient le bleu métallique du ballon figurent symboliquement les longitudes et latitudes du globe terrestre. Les hommes de Felipe Scolari pourront se contenter de ne conquérir qu'un seul continent.