Coupe du monde 2018

Dans les banlieues, un essaim de «bleus»

Ils ont grandi dans les banlieues souvent décriées pour leurs cités et leur niveau de violence. Ils porteront dimanche les couleurs tricolores à l’assaut de la Coupe du monde. Pourquoi Pogba, Kanté, Umtiti ou Mbappé se distinguent-ils tant de la génération Zidane?

Ils piaffent au pied du Stade de France, à l’orée du périphérique. Livreurs de pizzas à domicile le jour, joueurs amateurs à l’Olympique de Noisy-le-Sec le soir, Rémi, Rachid et Kevin savent que, dimanche, la fête footballistique battra ici son plein, au cœur de ce département de Seine-Saint-Denis habitué à la une des médias pour son insécurité, des trafics, et ses problèmes communautaires sur fond d’islam radical.

Les trois garçons ont tous grandi ici. Comme Kylian Mbappé, la star des Bleus née à Paris d’un père camerounais et d’une mère d’origine algérienne, sportifs accomplis tous les deux. A l’Olympique Noisy-le-Sec, tous trois secondent leur ex-entraîneur Jamel Sandjak, président de la Ligue de football d’Ile-de-France, considéré comme l’un des découvreurs de talents balles au pied dans cette périphérie de la capitale française, au côté de l’entraîneur de l’Etoile Club de Bobigny, Reda Kaddouri: «On se reconnaît bien plus dans cette équipe que nos parents dans celle de 1998, affirment-ils au Temps. Ces bleus-là ont grandi avec nous. Il y a encore deux ans, ils n’étaient pas des stars. Ils n’ont pas le «melon.»

Anelka, l’enfant terrible

1998-2018: la comparaison, côté banlieue, peut se résumer au fil de deux parcours. Il y a vingt ans, le Mondial français ouvre sur une controverse. Nicolas Anelka, l’enfant prodige de la cité Van Gogh de Trappes, vient de fêter ses 19 ans. Sa vitesse est louée. Sa «niaque» est célébrée. Mais, soucieux d’équilibre et d’expérience, le coach Aimé Jacquet le prive de la sélection bleue. Le début d’un malaise qui culminera douze ans plus tard, lors de la déplorable Coupe du monde sud-africaine, par l’épisode de Knysna. Anelka ou l’enfant terrible qui insulta dans les vestiaires l’entraîneur tricolore Domenech, et dont les médias finirent par faire leur tête de Turc. Le parcours d’un surdoué du ballon contre l’establishment du foot, sa foi musulmane affichée, avec un goût prononcé pour la provocation.

La leçon de 1998 et du refrain «Black-Blanc-Beur»? La banlieue est un nid de talents ingérables, capables à tout moment de faire exploser le collectif. «Les cadres de cette équipe se nommaient Deschamps, Lizarazu, Zidane, Barthez… et Blanc. C’était le onze des classes populaires stables», note le sociologue Stéphane Beaud, auteur de La France des Belhoumi (Ed. La Découverte).

La maturité de Kylian Mbappé

Vingt ans plus tard, le parcours d’un Kylian Mbappé sonne, lui, comme une trajectoire rêvée et sans accroc. L’inverse de celui du si turbulent Anelka. A l’entrée de Bondy, où il a joué dès sa tendre enfance, le prodige a désormais une affiche énorme à son effigie, enlevée pendant quelques jours par son sponsor Nike, puis remise ce jeudi après le retrait de l’annonceur. Elle y restera jusqu’au soir de la finale. Mbappé, que Didier Deschamps a installé d’emblée au cœur de son équipe, malgré son jeune âge. Mbappé qui, selon Stéphane Beau, «parle déjà presque comme un ministre».

«Aimé Jacquet, Stéphanois, attaché au monde rural, avait peur des banlieues et de leur jeunesse», jugeait, dans un entretien récent au Parisien, le patron de la Ligue d’Ile-de-France, Jamel Sandjak. Juste. En 1998, Zidane a 26 ans comme Thuram. Lizarazu a 29 ans, Laurent Blanc, 33 ans! Mbappé n’a, lui, que 19 ans. Le Lillois Benjamin Pavard a 22 ans. «Ces bleus-là débarquent. Donc ils surprennent. Donc on les aime. Ils n’ont pas de passif», explique l’ancien entraîneur d’Auxerre Guy Roux, brontosaure hexagonal du ballon rond.

Peur des «racailles»

Pourquoi la banlieue aujourd’hui, plus qu’hier? Parce que, justement, 1998 est passée par là. Rémi, le livreur du Stade de France, avait 3 ans lors de la conquête de la première étoile. Il nous montre, dans le petit musée de ce complexe appelé à accueillir les Jeux olympiques 2024, les inoubliables photos de Deschamps avec le trophée dans les bras, sous un déluge de confettis. La différence? «Ce stade venait d’être construit. pas mal de supporters et de joueurs redoutaient cette banlieue nord de Paris. A leurs yeux, on était des racailles.»

Or, l’équipement sportif a produit sa propre mutation. Didier Paillard était, jusqu’en 1996, maire communiste de Saint-Denis. Il nous avait convié, en 2016, au match d’ouverture de l’Eurofoot: «Ce stade a essaimé, explique-t-il. Le Paris Saint-Germain a commencé à sortir de son Parc des Princes et à regarder du côté de la banlieue. La Fédération française de foot a dû aussi prendre contact avec les associations sportives des environs. La génération Mbappé est née fière d’être l’épicentre du football français. Ils ne sont pas en marge, comme Anelka et ceux de son époque.»

Encadrement sportif au top

Vrai? Stéphane Beaud nuance. «On ne comprend pas l’ascendance sportive de la banlieue sans prendre en compte deux indicateurs: 1) le dynamisme de la jeunesse qui y réside. 2) L’excellence des filières d’encadrement sportives. Les infrastructures viennent en plus.»

En 1984, aucun membre de l’équipe de France championne d’Europe, bref aucun des camarades du Nancéen Platini ne vient de la région parisienne. Pourquoi, en trente ans, ce bouleversement géographique complet? «Il y a eu deux mouvements, témoignait en début de Mondial le journaliste Daniel Riolo, auteur de Racaille Football Club (Ed. Hugo et Cie). Le premier concerne toute la société française: les grandes métropoles sont devenues l’alpha et l’omega de la croissance économique, des opportunités et des talents. La province a perdu du terrain. L’ère de Reims (années 1960) et de Saint-Etienne (années 1970-80) a laissé la place à la domination de Lyon, Marseille et du PSG».

Argent et banlieues réconciliés

Deuxième mouvement? La réconciliation de l’argent avec les banlieues. «Les propriétaires de club, et les coachs, ont commencé à raisonner en termes d’investissements. La banlieue, c’est toujours la révolte et les trafics, mais c’est aussi une mine d’or potentielle en termes de talents.» A preuve: Mbappé est passé par le centre de formation du PSG. Umtiti, né au Cameroun, a été formé par l’Olympique Lyonnais. Ngolo Kanté est passé de Suresnes, à côté du quartier des affaires de la Défense, au centre de formation de Caen…

Autre différence notable par rapport à 1998: l’essaim de «bleus» des banlieues est avant tout Africain. «Les Blancs sont toujours là, mais minoritaires. Les Beurs ont disparu. Ce sont les Blacks qui dominent. Or, ils ne sont pas perçus comme un danger. Ce sont de bons vivants. Même pour ceux d’entre eux qui sont musulmans, il n’y a pas l’islam en arrière-plan», juge le sociologue Stéphane Beaud. Le reste est l’affaire du récit, du «narratif». «Rappelez-vous l’hymne de 1998. C’était I will survive. On était au combat. Jacquet avait été humilié par la presse. On se battait contre nous-même», explique un ancien journaliste de L’Equipe.

«La Marseillaise» comme un baume

Trente ans après, face à la Croatie, la France croit-elle davantage en elle, dans ses quartiers et dans ces «bleus» médiatiquement coachés au millimètre pour éviter tout dérapage? «Le pays s’est habitué au plus haut niveau, conclut Stéphane Beaud. On n’est plus en finale par effraction.»

L’entertainment footballistique, surtout, s’est enraciné. La chaîne qatarie Be1 a détrôné TF1, France 2 et Canal Plus. Un pur club de banlieue, comme le Red Star à Paris créé dans les années 1900 par Jules Rimet – qui a donné son nom au trophée du Mondial –, est partenaire de la chaîne de TV branchée Vice et des plus grandes stars du rap. Dans l’univers du foot spéculatif et mondialisé, La Marseillaise cache mieux les blessures. A Moscou dimanche, ces enfants de la banlieue seront – enfin – ceux de toute la France.

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