Hockey

Barbes de play-off, à l’origine du poil

Quand viennent les play-off, les joueurs rangent leur rasoir pour se muer en bêtes féroces. La tradition est très connue, son histoire beaucoup moins

Ambiance morose au Canada. Cette semaine, les Sénateurs d’Ottawa ont été boutés hors de la course aux play-off de NHL. C’était la dernière équipe du pays à pouvoir s’y qualifier. Montréal, formation la plus titrée de l’histoire du hockey nord-américain avec 24 sacres, était déjà hors-jeu depuis le 26 mars, et les autres franchises (Winnipeg, Calgary, Vancouver, Edmonton et Toronto) vont plus mal encore. Ne pas être représenté lors des séries, c’est un vrai drame pour le pays qui a vu naître le hockey sur glace. Pour s’en réjouir, il n’y a guère que les vendeurs de rasoirs.

Car le début des play-off (prévu le mercredi 13 avril) marque la fin de leur utilisation pour les joueurs concernés, nombreux à ne plus toucher à leurs poils avant d’être éliminés. Superstition? Fainéantise? Recherche d’un supposé bénéfice athlétique? En 2013, le Boston Globe s’était amusé à questionner quelques joueurs des Bruins – l’équipe locale – quant aux origines de la pratique, largement moins connues que la tradition est respectée. «Aucune idée, répondait honnêtement Shawn Thornton. Mais je suis content de l’endosser. Ma femme n’est pas d’accord avec moi, mais j’aime ma grosse barbe rousse.»

Presque par hasard

La RTS a soumis quelques hockeyeurs suisses au même exercice en 2010, et obtenu les mêmes copies lacunaires. «Je ne sais pas vraiment d’où ça vient. C’est peut-être pour que les copines nous laissent un peu plus tranquilles», essayait Florian Conz, tandis que Thomas Déruns en appelait à la science: «On laisse pousser la barbe surtout pour l’influx.» Qu’on puisse perdre son influx nerveux en se rasant (ou même en se coupant les cheveux) à l’approche d’une compétition est une croyance fort répandue dans le sport, mais qui relève de la légende. Et pour trouver l’origine de la barbe des play-off, il ne faut pas ouvrir un livre de médecine mais d’histoire

La tradition aurait commencé presque par hasard dans le vestiaire des New York Islanders en 1980. «Un gars a commencé à porter la barbe, puis les autres ont juste suivi», se souvient Duane Sutter, alors un jeune joueur de l’équipe, cité par For The Win. «Tout le monde se disait: hey, c’est vraiment cool», glisse son ancien coéquipier Clark Gillies au Boston Globe. Cette année-là, la franchise new-yorkaise écrit donc sans le savoir les premiers chapitres de deux histoires parallèles, celle d’une domination sur la NHL qui s’étendra sur quatre saisons et celle d’une tradition pileuse qui perdurera bien au-delà. Tout est bien sûr lié: si Ken Morrow n’avait pas soulevé la Coupe Stanley, personne n’aurait eu l’idée d’adopter sa grosse barbe.

Un pan de culture

Aujourd’hui, les barbes des joueurs appartiennent pleinement à la galaxie des play-off et à la culture hockey. Les sites spécialisés compilent les plus fournies, les plus originales, les plus hirsutes, et même les plus inexistantes (n’adopte pas le look bûcheron qui veut). L’encyclopédie participative Wikipédia consacre un riche article (en anglais) aux «play-off beards». Elles ont leurs inconditionnels (les fans qui ne se rasent pas pour faire corps avec leur équipe) et même leurs détracteurs: Mark Lazarus, chef des sports de la chaîne NBC, pense que les joueurs doivent en finir avec leurs excentricités et montrer qu’ils sont «jeunes et séduisants». Il y a enfin toute la symbolique du début des choses sérieuses: montrer ses poils pour exacerber un côté mature, voire bestial, c’est bien l’idée. «Cela veut dire que les adultes sont ceux qui savent jouer au hockey et que les autres ne sont pas assez virils pour aller jusqu’au bout», glisse Olivier Bauer, professeur à l’Université de Montréal, à La Presse.

Le mouvement lancé sans le vouloir par les Islanders s’est propagé petit à petit au sein de la NHL, mais aussi aux championnats d’autres pays – la Suisse ne fait pas exception à la règle – et à d’autres disciplines. Joueurs de baseball, basketteurs et autres footballeurs américains adoptent parfois une barbe liée à leur agenda sportif. Le tout premier à l’avoir fait est peut-être le tennisman suédois Björn Borg, cinq fois vainqueur de Wimbledon (76-80), qui avait pris l’habitude de ne plus se raser à l’approche du tournoi londonien. Certains disent que c’est même lui qui aurait inspiré les hockeyeurs new-yorkais, parmi lesquels évoluaient deux joueurs suédois.

Un rituel incertain

Plus récemment et localement, les volleyeurs du LUC avaient adoptés la barbe pour les play-off de la saison 2007-2008. Menés trois manches à rien en finale, ils ont décidé de se raser pour chasser leurs démons. «On a mis tous les poils sur une assiette – ça représentait 1,5 kilos de barbe – et quatre bougies autour qui correspondaient aux quatre matches qu’on devait gagner pour être champions, a raconté le joueur Piotr Wiacek au site Carton Rouge. Puis, avant chaque match, on a allumé une des quatre bougies et on se rassemblait autour pour créer une énergie.» Et bien sûr, cela a marché. Entraîneur de Fribourg-Gottéron, Gerd Zenhäusern a tenté le même rituel, les bougies en moins (suppose-t-on), après une défaite contre Davos et avant un match contre Ambri-Piotta en décembre dernier, mais cela n’avait pas empêché une nouvelle défaite de ses hommes.

Lorsque la mode était unanimement aux joues bien rasées, la barbe du hockeyeur était un message de singularité qui disait «moi, je suis encore en course pour le titre». Mais le rugbyman Sébastien Chabal, le chanteur Sébastien Tellier, le mouvement Movember et les hipsters ont remis le poil dans la tendance et la «play-off beard» n’est plus qu’une barbe parmi les autres. Mais la mode est une affaire de cycles, pas les traditions.

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