Symbole d'une certaine idée du jeu, toujours prompt à rappeler son particularisme («Plus qu'un club») et son statut d'association sportive, le FC Barcelone se plaît à entretenir une image romantique, à la marge du football business. Sur le plan économique, l'institution catalane est pourtant de moins en moins une exception culturelle. En 2006, l'apparition du logo de l'Unicef sur une tunique blaugrana longtemps immaculée avait préparé le terrain (et les socios) à l'arrivée d'un sponsor, en 2011: Qatar Foundation, puis la compagnie aérienne Qatar Airways, deux ans plus tard.

Cet été, et pour la première fois, le Camp Nou porte officiellement le nom d'un sponsor (le géant du streaming audio Spotify) contre 70 millions d'euros. Depuis plusieurs mois, Joan Laporta, le président élu au printemps 2021, se démène pour renflouer les caisses du Barça, qui affichait l'an dernier 1,3 milliards d'euros de dette, auquel s'ajoutera le financement de la rénovation du stade. La nouvelle direction se défend de vouloir changer le modèle particulier du club.

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Pour compenser les pertes dues à la crise sanitaire, mais aussi à la fuite en avant orchestrée par la direction antérieure sous l'égide de Josep Maria Bartomeu, qui a recruté à prix d'or et signé à tour de bras des salaires exorbitante, elle a pourtant été contrainte de vendre 25% de ses droits télé sur vingt-cinq ans au fond d'investissement Sixth Street (pour 500 millions d'euros) ou encore 49% de Barça Studios (filiale en charge de la production audiovisuelle et numérique) à Socios.com et Orpheus Media (pour 100 millions d'euros chacun).

Une exemption du gouvernement

Alors que le Barça bénéficie - à l'instar du Real Madrid, de l'Athletic Bilbao et d'Osasuna - d'une exemption du gouvernement espagnol qui lui permet de fonctionner comme une organisation sportive, certains craignent que le club perde cette spécificité. «Je n'aimerais pas que ça arrive, on perdrait alors une caractéristique qui nous différencie de la majorité [des clubs], plaide Jaume Barroso, avocat en droit du sport et socio très impliqué. Seuls ceux qui mettent en avant leurs différences continueront d'être attractifs dans ce monde globalisé. Le Barça se singularise par sa défense des droits et des libertés, par sa conception du sport, par ses différentes sections sportives, par sa solidarité avec les démunis, pour sa promotion du sport féminin ou encore pour appartenir à ses plus de 100 000 socios.»

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Joan Laporta se défend de vouloir transformer le club en société anonyme. «Je peux vous promettre que tant que j'aurais l'honneur d'être le président du Barça, notre club continuera d'appartenir à ses socios», a-t-il ainsi clamé lors de la dernière assemblée annuelle des socios, qui s'est tenue le 7 août. «On doit plus qu'on ne possède, soulignait en fin d'année dernière Ferran Reverter, l'ancien directeur exécutif blaugrana. Ce qui signifierait la dissolution du club si celui-ci était une société anonyme.»

Candidat malheureux lors de la dernière élection, Toni Freixa rejette totalement cette évolution, comme la plupart des socios. «Le Barça a pu être compétitif durant 121 ans sans être une société anonyme. En 2015, alors que j'étais au club, nous avons gagné le triplé et nous avons généré des revenus plus importants que n'importe qui, estimait-il en début d'année dans le journal ABC. Pour que cela se fasse, il faudrait de toute façon que 80% des socios votent en faveur de ce changement de statut.»

Goldman Sachs actionnaire de fait?

Mais le Barça a contracté en août 2021 un premier prêt de 595 millions d'euros auprès de la banque américaine Goldman Sachs afin d'étaler le remboursement de sa dette sur dix ans. Puis un second de 1,5 milliard afin de financer l'Espai Barça (la rénovation du Camp Nou et des installations sportives et commerciales qui l'entourent). Pour certains, Goldman Sachs est ainsi devenu dans les faits actionnaire du club. «Quand vous devez de telles sommes, il est évident que le créancier en question veuille participer à la prise de décision, sachant que c'est son argent qui est en jeu, relève Jaume Barroso. Et si tel est le cas, le club cesse d'être totalement indépendant et par conséquent court le risque de s'éloigner de son modèle.»

L'arrivée d'investisseurs étrangers aux manettes de plusieurs géants (fonds qataris au PSG, émiratis à Manchester City, américains à Chelsea...) poussent certains à envisager de tendre vers le modèle du Bayern Munich, qui est sous le contrôle de ses membres mais où 25% du capital est détenu par Adidas, Allianz et Audi. Au Barça, les socios ne possèdent pas le club (ce ne sont pas des actionnaires), mais ils élisent tous les six ans le président du club, qui forme ensuite sa direction. Si le capital devait s'ouvrir à des fonds d'investissement, ils perdraient ce droit et un conseil d'administration serait alors chargé de conduire le club.

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«Le club a besoin de s'adapter pour survivre, estimait Toni Roca, avocat et directeur du Sports Law Institute, dans les colonnes de AS. La réforme impulsée par l'UEFA porte sérieusement préjudice au Barça face à des clubs-Etats comme le PSG ou Chelsea, qui n'étant pas des sociétés anonymes peuvent injecter du capital via des investisseurs, en cas d'infraction au Fair-play financier.»

Pour Jaume Barroso, d'autres ressources, non financières, peuvent permettre au Barça de rester dans la course. «Il suffirait de parier véritablement sur la Masia [le centre de formation], d'avoir un département de scouting efficace et qui soit dans l'anticipation, de continuer à développer un jeu attractif, d'attirer des talents dans tous les secteurs du club, de se transformer digitalement...», liste le socio blaugrana. Ou le triomphe des idées sur l'argent, pour que le Barça continue d'écrire une histoire hors du commun.