Depuis mercredi soir, l’Europe du football tente de comprendre ce qui s’est passé à Barcelone. De tous les qualificatifs employés pour décrire la victoire 6-1 du FC Barcelone sur le PSG, celui du Guardian – «absurd» – est le plus approprié. Oui, du début à la fin, ce match fut absurde, illogique, incompréhensible, quoi que l’on pense du talent de Neymar, du vice de Suarez ou du contrôle de balle de Matuidi.

Un exemple, un seul; cette statistique invraisemblable: dans les dix dernières minutes (cinq du temps réglementaire, plus cinq du temps additionnel), le PSG n’a réussi que quatre passes. Dont trois sur engagement, après chacun des trois derniers buts! Ce Barça-PSG est un OFNI, un objet footballistique non identifié, qui redonne à lui seul et en seulement sept minutes cent ans de crédit au bon vieux «Tout peut arriver dans le football».

L’irrationnel passe mal à la télévision. Sur nos écrans plats, Paris a certes accumulé les fautes défensives et – sans doute – les décisions arbitrales défavorables. Mais après? Le Barça n’a pas paru si irrésistible. Le match fut émaillé de fautes et d’erreurs techniques. Une bonne partie du public avait quitté le Camp Nou lorsque Neymar redonna espoir aux Blaugrana (87e, 4-1). Pour comprendre ce Barça-PSG, il fallait être dans le stade.

L’homme de la Rambla y croyait

David Lemos commentait au Camp Nou pour la première fois. Le journaliste se souvient que la RTS s’était brièvement posé la question de donner la priorité à l’autre match, Dortmund-Benfica. «Mais que le Barça réussisse sa remontada ou échoue à se qualifier pour la première fois depuis 2007, c’était de toute façon historique.» Il se souvient aussi que Pablo Iglesias, consultant habituel de la RTS pour les équipes espagnoles, l’avait prévenu dès la fin du match aller que l’exploit était possible.

En ville de Barcelone, David Lemos a d’abord perçu une étrange sérénité. «On sentait que les gens étaient habitués à ce que leur équipe mette des gros scores.» «Toute la semaine, les taxis, les serveurs, les gens dans la rue y croyaient», s’étonne le Valaisan Patrick La Spina, entraîneur technique au FC Bâle, directeur de la méthode Coerver pour la Suisse, la France et la Belgique. «Ce qui m’a marqué, c’est que ce n’était jamais négatif, ils ne parlaient pas de revanche; simplement ils pensaient que leur équipe pouvait se qualifier.»

Mauvaises ondes

Comme Patrick La Spina, Cristian Gimenez habite à Barcelone avec sa famille. L’ancien buteur de Lugano et du FC Bâle a amené son plus jeune fils au stade. «Je n’y serais pas allé si je n’avais pas cru la qualification possible», assure-t-il. David Lemos, lui, a dû se forcer un peu. «Au début, tu te convaincs que c’est possible parce que tu as besoin d’y croire assez pour mettre de l’énergie dans le commentaire.»

«Vieux fan» du PSG depuis de nombreuses années, «bien avant les Qataris», le Genevois David Joye était venu assister en direct à l’une des grandes heures de son club favori. Au Camp Nou, l’entraîneur du CS Chênois (2e ligue Inter) a très vite senti un problème. Une sensation diffuse mais tenace. «L’atmosphère n’était pas bonne, je l’ai tout de suite ressenti. Le premier but dès la troisième minute a précipité les choses.» Très vite, le spectateur dans les tribunes raisonne en entraîneur. «Je me demande si Unay Emery n’a pas transmis sa peur à l’équipe. Récemment, le PSG a eu de la peine en Ligue 1 face à deux équipes regroupées en défense, Toulouse et Nancy. Peut-être Emery a-t-il voulu faire pareil et «mettre le bus» devant le but de Trapp.»

«Marquer le 3-1 était presque inespéré»

Le scénario-catastrophe est enclenché pour le PSG. «Tout de suite, le match va dans le bon sens pour le Barça, note David Lemos. A 3-0, on y est presque, mais à 3-1, plus personne n’y croit. D’ailleurs, à cinq minutes de la fin, Messi tire un coup franc et ne se dépêche même pas.» Il le rate. De sa place, David Joye fait la même analyse. «Jusqu’à 3-0, on n’est pas bons mais ça peut le faire. Marquer le 3-1 est presque inespéré. On se dit qu’on est qualifié. Et puis tout bascule.»

Pourquoi? «A un moment, souligne Patrick La Spina, Messi tire deux coups francs par-dessus. Il laisse le suivant à Neymar, qui marque. Il lui laisse ensuite le penalty. Quand on sait ce que signifie pour ces stars d’être le joueur décisif, c’est remarquable. Et c’est cet état d’esprit qui a animé les joueurs: ils se sont comportés en grande équipe, ce que n’est pas encore le PSG.»

«Le Barça avait le potentiel et a eu la bonne attitude. Paris, lui, n’a pas joué en équipe», constate Cristian Gimenez. David Lemos le voit, le dit, mais n’en revient pas. «Les Parisiens ont fait exactement le contraire de ce qu’Unay Emery leur avait demandé. Eux-mêmes savaient ce qu’il ne fallait pas faire et ils l’ont pourtant tous fait, parce qu’ils ont paniqué.» «Paris a déjoué, le Barça en a simplement profité», résume David Joye. Patrick La Spina apporte une nuance: «Barcelone n’a pas été exceptionnel dans le jeu mais individuellement, ils ont été très forts. Neymar a gagné tous ses duels. Messi n’a pas brillé mais il a monopolisé l’attention: quand il recevait la balle, tout le stade retenait son souffle.»

«Le plus grand match auquel j’ai assisté»

Les buts se succèdent: 88e, 90e+1, 90e+5. «Tout le monde se fait surprendre par ces trois buts, avoue David Lemos. Je me suis réécouté jeudi matin: sur le dernier, je sors une sorte de hurlement, qui ne veut pas dire grand-chose mais qui traduit ma surprise, comme si je ne croyais pas ce que je voyais.» David Joye, lui, n’a pas été surpris par le sixième but de Sergi Roberto au bout du temps additionnel. «Je le sentais venir, on était tellement fébrile. Mais même battus 5-1 et qualifiés, ce match aurait été inadmissible. Il y a eu quantité d’erreurs individuelles que je n’aurais pas tolérées de mon équipe en deuxième ligue Inter.»

Le stade, qui commençait à se vider après le but de Cavani, restera bien garni plus d’une heure après le coup de sifflet final. David Lemos rentre à son hôtel à pied, empruntant une route fréquentée par les joueurs. «Neymar a passé, il a arrêté sa Ferrari noire pour signer des autographes, les gens s’asseyaient presque sur son capot pour faire des selfies.» Dans un autre quartier de la ville, Patrick La Spina observe des scènes de liesse: «Les éboueurs tapaient sur les poubelles, des vieux lançaient leur cane en l’air.»

Cristian Gimenez rentre émerveillé. «Pour l’attitude, le contexte, le scénario et les acteurs, c’est le plus grand match auquel j’ai assisté.» Son fils a six ans, et comme l’a dit Luis Enrique, «il s’en souviendra toute sa vie».