Les stades grondent autour du «diamond» (le losange du baseball). «You strike? We strike!» lit-on sur des pancartes brandies dans les gradins: «Vous faites la grève, nous aussi.» A moins d'un accord de dernière minute, les 1200 joueurs de la Major League laisseront dès vendredi prochain battes et casques au vestiaire, et ils renteront chez eux. L'Amérique des fans n'en peut plus d'inquiétude et de rage. Elle en veut à ces stars capricieuses, d'habitude adulées, mais si gourmandes. Les joueurs de la Major gagnent, en moyenne, 2,38 millions de dollars par an. Et ils prétendent se mettre en grève! Le plus coté, Alex Rodriguez, a été acquis par les Texas Rangers en échange d'un contrat de 252 millions sur dix ans. Même l'ancien propriétaire du club texan, George Bush, s'inquiète du conflit qui menace, et il demande au syndicat des joueurs et aux managers de trouver un compromis; car si le jeu s'arrête, «beaucoup de fans deviendront furieux, et j'en suis un».

L'enjeu de l'affrontement, c'est peut-être la survie du baseball lui-même. Depuis que l'argent de la pub et de la TV inonde le «diamond», une inégalité paralysante s'est installée dans la Major League. Les clubs des grands marchés (des grandes villes) – et New York d'abord avec les Yankees – s'enrichissent sans limites et peuvent acheter les meilleurs joueurs. Résultat: chaque saison, le classement de la World Serie est joué d'avance. Les petits clubs perdent leurs bons éléments au fur et à mesure qu'ils les forment, et ils roulent vers la faillite.

Pour tenter de ramener un peu de vie et d'équité dans le Championnat, Allan Selig, propriétaire des Milwaukee Brewers et commissaire national, a lancé une réforme calquée sur celle qui a réussi dans le basket. Il a proposé de développer un système encore embryonnaire de partage des revenus, équivalant à un transfert, des plus riches vers les plus pauvres, de 282 millions de dollars. Il souhaite aussi une «luxury tax», un impôt sur la masse salariale quand, dans un club, elle dépasse un montant d'environ 100 millions.

Les joueurs ne s'opposent pas au principe de la réforme, mais à son chiffrage. Des négociations au couteau ont déjà rapproché un peu les positions. Le désaccord est pourtant plus profond: le syndicat soupçonne les propriétaires, en fait, de vouloir plafonner les salaires sans le dire. Or ce plafond, que les clubs souhaitent à vrai dire, avait déclenché la grève historique et victorieuse de 1994: elle avait paralysé les stades pendant 232 jours. Et quand les joueurs avaient repris leur batte, les spectateurs étaient moins nombreux pour regarder les «hits» et les «pitches», et les absents ne sont jamais tous revenus. Aujourd'hui, 21% des Américains disent préférer le basket, et 13% seulement le baseball. Peut-être parce que dans les gradins, les spectateurs salariés commencent à en avoir assez de ces travailleurs en chaussettes et casquette qui refusent un peu de justice sociale... Cette désaffection a cependant une conséquence heureuse: le développement, parallèle et spectaculaire, des petites ligues, moins avides et plus communautaires.