En avril 1954, l’ambassadeur des Etats-Unis à la Havane Arthur Gardner venait d’assister à un match de baseball entre l’équipe locale des Sugar Kings et une équipe américaine. Son premier commentaire cité dans le New York Times résonne aujourd’hui encore: «La présence cubaine dans le baseball n’est pas seulement bonne sur le plan sportif, elle l’est aussi pour les relations inter-américaines.» Mardi, soixante-deux ans plus tard, dans la même enceinte rebaptisée Stade latino-américain, les présidents Barack Obama et Raul Castro ont pu mesurer à quel point Cuba et les Etats-Unis partagent la même passion du «beisbol».

Si deux matchs exhibition entre une sélection cubaine et les Orioles de Baltimore avaient déjà eu lieu en 1999, la rencontre entre l’équipe américaine des Tampa Bay Rays et l’équipe nationale de Cuba s’est inscrite dans un tout autre contexte. Barack Obama a rendu une visite historique à Cuba, la première d’un président en exercice depuis 1928. Les relations diplomatiques entre les deux pays, rompues en 1961, ont été rétablies en juillet 2015. L’événement sportif pour lequel le gouvernement cubain et l’ambassade américaine ont distribué des invitations à un public bien sélectionné a pu paraître anodin. A Washington, nombre de républicains se sont empressés de critiquer la présence de Barack Obama à la manifestation sportive alors que Bruxelles venait d’être victime d’un terrible attentat. Or rien n’illustre peut-être mieux l’héritage culturel que les deux pays partagent.

Aux Etats-Unis, qui abritent la Ligue majeure de baseball (MLB), plusieurs joueurs cubains ayant fui leur pays sont devenus des stars richement payées. Dans les années 1990, les deux frères Livan et d’Orlando Fernandez, ont acquis un statut de vedettes aux Florida Marlins et aux New York Yankees. Les contrats signés par des «déserteurs» cubains sont mirobolants. Rusney Castillo a conclu un contrat de sept ans pour 72 millions de dollars avec les Boston Red Sox et José Abreu en a conclu un pour six ans et pour 68 millions de dollars avec les Chicago White Sox.

A Cuba, la quinzaine d’équipes participant au championnat évolue dans des conditions difficiles. Les terrains et stades sont en piteux état. Les clubs peinent à disposer de suffisamment de battes et de balles. Le salaire moyen d’un joueur ne dépasse pas 50 dollars par mois. Les désertions se multiplient: 150 pour la seule année 2015. Les joueurs fuient par la mer au risque de leur vie et tentent de gagner des pays d’Amérique centrale en recourant parfois à des passeurs. Des membres de la sélection nationale attendent la tenue de tournois à l’étranger pour prendre la poudre d’escampette. Le gouvernement cubain a bien tenté, voici trois ans, de stopper l’hémorragie en multipliant par vingt-six, selon The Guardian, le salaire du joueur Yulieski Gourriel. Il a aussi autorisé les Cubains à évoluer dans des équipes au Canada, au Japon, au Mexique et en Colombie. Cela n’a pas suffi. Du côté américain, l’arrivée de joueurs cubains est devenue si massive que la MLB a songé à imposer un moratoire aux équipes américaines leur interdisant d’engager de nouveaux Cubains.

Aujourd’hui, un espoir renaît de stabiliser la situation. Depuis l’an dernier, les autorités cubaines et la MLB négocient pour trouver une solution satisfaisante de part et d’autre. La Ligue majeure espère que les équipes américaines pourront bientôt engager directement des joueurs cubains en conformité avec l’embargo commercial contre Cuba que Washington maintient depuis 1962. Jusqu’ici, les joueurs cubains ont dû passer par un pays tiers pour pouvoir ensuite négocier avec des clubs américains. Peu avant le voyage de Barack Obama à la Havane, le Département d’État a assoupli encore ses règles par rapport à l’île caribéenne, précisant que des Cubains arrivés aux Etats-Unis pourraient désormais toucher directement un salaire de leur employeur américain. Pour la MLB, la brèche est ouverte, mais l’organisation attend toujours un feu vert définitif. Celui-ci répondrait en partie à la politique d’ouverture de l’administration Obama visant à multiplier les échanges entre Cuba et les Etats-Unis. La diplomatie du baseball va sans doute contribuer à rendre «irréversible» le processus de normalisation entre Cuba et les Etats-Unis. Mais elle n’est pas nouvelle. Selon des archives de la Sécurité nationale publiées par l’Université George Washington, la MLB, des négociateurs cubains et des collaborateurs d’Henry Kissinger avaient songé à ce type de diplomatie sportive en 1975 déjà. Mais le secrétaire d’État de l’époque y avait finalement renoncé.

Historiquement, la présence du baseball à Cuba n’est pas le résultat d’une entreprise impérialiste américaine. Ce sont des étudiants cubains de retour des Etats-Unis dans les années 1860 qui ont commencé à populariser le «beisbol». Les Espagnols, qui occupent l’île, interdisent toutefois le jeu pour imposer des corridas. A Cuba, continuer à jouer au baseball devient un acte d’indépendance et de défiance envers l’oppresseur espagnol. En 1878, la Ligue cubaine de baseball voit néanmoins le jour. Depuis, la «pelota» est dans l’ADN des Cubains.

Avec la révolution cubaine de 1959, les choses vont changer. Fidel Castro abolira le sport professionnel. L’équipe havanaise des Sugar Kings s’exilera dans le New Jersey. Son départ restera en travers de la gorge du comandante en jefe, passionné de «pelota». Au début des années soixante, seules quatre équipes sont en lice à Cuba: les Occidentales, les Orientales, les Habana et les Azucareros. L’éducation, la santé et le sport dont le baseball deviennent des «ressources fondamentales de la révolution, relève Francisco Almagro Dominguez, du média de Miami Diario de Cuba. Les moyens pour ces trois secteurs étaient quasiment illimités.» Le sport devient un instrument de politique étrangère et de prestige. Les amateurs cubains sont en réalité très professionnels. L’équipe nationale de Cuba remporte deux médailles d’or aux Jeux olympiques de Barcelone et d’Atlanta en 1992 et 1996.