Tennis

Dans les bas-fonds du tennis, «un tsunami»

Fruit de deux ans d’enquête, un rapport indépendant présente 12 recommandations pour lutter contre les paris truqués. Les grands tournois sont épargnés mais tout autant concernés. Il y va à terme de la crédibilité du tennis

Les bas-fonds du tennis sont remués par «un tsunami de matches truqués», révèle un rapport du Tennis Integrity Unit (TIU), qui propose 12 recommandations pour lutter contre ce fléau. Aux différentes parties prenantes du tennis de dire désormais si elles sont prêtes à les accepter. Mais selon le TIU, le problème est réel, profond, structurel et menace la crédibilité du jeu.

Ce rapport intermédiaire, présenté mercredi à Londres, était attendu depuis longtemps. Le 17 janvier 2016, le site américain Buzzfeed et le Times prétendaient dévoiler un vaste réseau de matches truqués impliquant 16 joueurs du top 50 mondial, dont des vainqueurs en Grand Chelem et huit joueurs présents à l’Open d’Australie. Inquiètes, la Fédération internationale de tennis (ITF), les associations de joueurs (ATP) et de joueuses (WTA), ainsi que les tournois du Grand Chelem, chargèrent le TIU, un organisme créé en 2008 pour lutter contre la corruption, de lancer une vaste enquête.

Trois constats

Le TIU confia ce difficile mandat à un comité d’examen indépendant (en anglais: Independent Review Panel, IRP), composé de trois juristes sans lien avec le tennis: l’Anglais Adam Lewis, l’Américaine Beth Wilkinson et le Genevois Marc Henzelin, un associé de Lalive reconnu mondialement comme un expert de l’enquête interne.

C’est Adam Lewis qui a présenté le fruit de leurs recherches. Ils font trois constats: d’abord qu’il existe réellement un problème de matches truqués dans le tennis, surtout aux plus bas niveaux pour des raisons structurelles; ensuite que les allégations de 2016 n’ont pas pu être démontrées, sans que cela signifie que le haut niveau soit immunisé contre les matches truqués; enfin que les organisations dirigeantes ont par le passé «manqué des opportunités d’agir efficacement».

Le tennis est le deuxième sport qui concentre le plus de paris, derrière le football mais devant le cricket et les courses de chevaux

Même si la lutte contre la triche a donné quelques résultats (de 2009 à 2017, 35 cas de corruption ont été mis au jour et des sanctions prises contre des joueurs, tous classés au-delà de la 500e place), le TIU estime que la structure actuelle est «inadéquate pour faire face à la nature et l’étendue du problème auquel [les organisations dirigeantes] font désormais face» et que «maintenir le statu quo actuel serait désastreux».

Selon diverses estimations, le secteur d’activité des paris sportifs «pèse» 150 milliards de francs par an. Le tennis est le deuxième sport qui concentre le plus de paris, derrière le football mais devant le cricket et les courses de chevaux, principalement parce qu’un seul match permet plus de 200 possibilités de paris. Une saison de tennis professionnel représente 6000 tournois et 120 000 matches, dont 85 000 sur lesquels il est possible de parier.

Soulignant qu’il n’existe «pas de solution simple ni de panacée», le TIU propose 12 recommandations allant dans quatre directions: diminuer la tentation, structurer les moyens de contrôle, développer la prévention et l’éducation, renforcer les règles et les sanctions. Il faut que tricher devienne moins tentant, plus difficile et plus dangereux.

Manque à gagner

La recommandation la plus spectaculaire réclame de restreindre l’exploitation commerciale des scores de matches en direct, qui sont le support de nombreux paris. Le panel préconise de les interdire pour les tournois les plus modestes (ceux où les joueurs sont les plus seuls, les plus démunis, les moins protégés, les moins contrôlés), de faire interdire les paris basés sur des données non officielles, de soumettre contractuellement les sociétés de paris à des mesures éthiques et à leur interdire de sponsoriser le tennis. Cette recommandation impliquera un manque à gagner (l’ITF a signé en 2015 un contrat de cinq ans pour 75 millions de francs avec la société suisse Sportradar pour la vente des scores de matches en direct) que les différentes organisations du tennis devront compenser.

La seconde recommandation forte vise à faire en sorte que les tournois de développement (Challenger, Future) soient mieux dotés (en points comme en dollars) afin que les joueurs soient moins tentés d’accepter de truquer un match. Cela passe par réduire le nombre de joueurs professionnels. Selon l’ITF, près de 14 000 joueuses et joueurs bataillent sur les circuits professionnels alors qu'environ 650 rentrent dans leurs frais.

Parmi les autres mesures préconisées: moins d’accréditations distribuées afin de nettoyer l’entourage, la mise en place d’une formation obligatoire pour les joueurs sur les dangers de la corruption, et des méthodes pour lutter contre la corruption par internet.

Un rapport à 27 millions de francs

Le TIU n’est pas épargné par le rapport. Le panel lui reproche son manque de moyens (17 employés) et de compétences (beaucoup sont d’anciens policiers sans expertise dans les domaines des paris ou du tennis). Il lui suggère «une plus grande transparence», une meilleure collaboration avec les fédérations nationales et une complète indépendance (aussi bien politique qu’économique) vis-à-vis des organisations de tutelle.

Selon la BBC, ce rapport a coûté plus de 27 millions de francs. Pour l’étayer, les membres de l’Independent Review Panel ont sillonné le monde. Ils se sont rendus sur les tournois, surtout les plus petits, souvent en début de semaine lorsqu’il y a le plus de joueurs. Ils ont documenté 3200 questionnaires et réalisé plus de 100 entretiens individuels, avec une partie en «on» et une autre en «off». Tous les propos ont fait l’objet d’un procès-verbal validé par le ou la signataire.

Le tour de table a inclus les coaches et les organisateurs de tournois, mais aussi les opérateurs de paris, les organismes de réglementation du jeu, les fournisseurs de données, les organismes d’application de la loi. Cette volonté d’œuvrer dans les règles et d’intégrer toutes les parties prenantes a considérablement alourdi l’enquête mais donne aujourd’hui à ce rapport intermédiaire de bonnes chances d’être suivi d’effets. Les auteurs ont ainsi tendu la main aux sociétés de paris plutôt que de tenter de «couper le robinet». Après tout, elles aussi ont intérêt à ce que les scores des matches soient propres.

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