Le projet Godard

La bataille du court numéro 2

«Le Temps» remonte le tableau de Roland-Garros en partant d’un joueur inconnu, puis de son vainqueur et ainsi de suite. Après le Français Grégoire Barrere, nous sommes avec le Belge David Goffin, vainqueur samedi soir de son troisième match, une bataille en cinq sets et trois heures contre l'Espagnol Nicolas Almagro (6-2, 4-6, 6-3, 4-6, 6-2) 

Le projet Godard

En 2007, dans une interview à L’Equipe, Jean-Luc Godard expliquait comment rendre compte au mieux d’un tournoi de tennis: prendre un joueur inconnu qui dispute le premier tour, le suivre jusqu’à ce qu’il perde, puis poursuivre avec son vainqueur, et ainsi de suite jusqu’à la finale. En 2016, Le Temps réalise le projet Godard.

Après deux premiers tours sinon faciles du moins bien maîtrisés, les choses sérieuses ont débuté vraiment pour David Goffin. La tête de série N°12 devait affronter samedi l’Espagnol Nicolas Almagro, 30 ans, 49e joueur mondial. Les bons jours (il fut 9e mondial), son service, sa puissance et son revers à une main peuvent faire des dégâts.

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Mais ces beaux jours semblent passés. Pour Almagro comme pour les organisateurs. La pluie a perturbé tout l’après-midi (trois heures de pause) et bouleversé la programmation. Prévus sur le court Suzanne-Lenglen, Goffin et Almagro sont finalement appelés vers 18h sur le court N°2. Le Belge aime bien ce petit stade un peu enclavé, adossé à l’avenue de la Porte-d’Auteuil, où il avait déjà joué au premier tour. «Il y a un bon son, une bonne ambiance.»

Cette rocade est une aubaine pour ses compatriotes (les petits courts sont ouverts à tous selon le principe du «premier arrivé, premier servi»). Les Belges sont nombreux, plus calmes et plus connaisseurs, que jeudi contre Berlocq. Cette relation entre un joueur et son public n’a pas d’équivalent à Roland-Garros. Une lectrice belge du Temps nous en donnera la raison le lendemain matin: «David fait les choses à l’endroit. C’est important dans un pays dont le moral est en berne. […] Inconsciemment, par son tennis, il fait les choses comme elles doivent être faites et ça a de l’effet. Il ne sait probablement pas à quoi il participe. Et c’est tant mieux.»

David Goffin sait en revanche très exactement ce qu’il a à faire. Son début de match est propre, sans bavure. Break à 2-0, deux jeux blancs et nouveau break pour empocher la première manche 6-2 en 27 minutes). En tribune, les proches des deux joueurs se côtoient et s’ignorent. Il y a les copines, brune pour le blond Goffin, blonde pour le brun Almagro, les coachs, le Suédois Thomas Johansson (impassible) et l’Argentin Mariano Monachesi (intenable). Le coin belge se tait.

Côté espagnol, ça communique beaucoup plus. Ça coache même à tout-va (la pratique est interdite), quand Almagro est à quelques mètres mais également quand il est à l’autre bout du terrain. Comme beaucoup d’entraîneur, Mariano Monachesi porte une casquette de couleur (la sienne est noire), afin d’offrir un repère visuel rapidement identifiable.

Ses conseils semblent porter. Dans le deuxième set, Nicolas Almagro breake à son tour deux fois, envoie son physio chercher trois bouteilles d’eau sucrée au vestiaire et mène 4-1 lorsque la rumeur de l’abandon de Jo-Wilfried Tsonga parcourt les travées. «Je l’ai entendu, dira Goffin, comme j’ai entendu les annonces qui rapatriaient Djokovic sur le Central. Sur le court, on entend tout.» Cela ne le perturbe pas car son cerveau filtre les informations importantes. Celle-ci n’en est pas encore une. Il faut d’abord gagner ce match, où Almagro a égalisé à une manche partout (6-4). Au changement de côté, l’Espagnol fait venir le soigneur. «Ce doit être un ongle mal coupé. Il se les ronge», rassure le coach.

Le troisième set est le plus beau, le plus disputé, le premier où les deux joueurs jouent enfin bien en même temps. Sur ce court N°2 où de nombreux spectateurs suivent le match depuis le haut du court N°3, ils donnent son sens premier à l’expression (héritée du jeu de paume) «épater la galerie». Almagro réussit le premier break (2-1); Goffin réagit immédiatement. Le Belge se lâche, s’encourage («Come on!»), brandit le poing. La copine d’Almagro est un vrai métronome: «Bravo Nico» (après un point gagné), «Vamos Nico» (après un point perdu).

Goffin breake à nouveau à 4-2, après plusieurs «égalité». Il confirme difficilement derrière et doit sauver une balle de contre-break. André Stein, le rougeaud président de l’Association francophone de tennis, n’en peut plus: «Pfff, c’est dur aujourd’hui», souffle-t-il. A 5-3 40-15, il laisse échapper deux balles de set, sauve une balle de break et empoche finalement la troisième manche 6-3 après déjà 1h47 de jeu. Le très expressif Almagro regagne sa chaise en jurant. «Que mierda!»

David Goffin racontera plus tard qu’il pensait alors avoir fait le plus dur. Mais son adversaire s’accroche. Almagro garde sa première balle (4 aces sur son quatrième jeu de service) et son humour; à 2-2, il rate un smash facile, un tout-droit qui part à l’horizontal dans le mur de fond de court. L’Espagnol sourit, et voyant les rires du public, demande à l’arbitre de vérifier la marque. Cette décontraction lui permet de jouer libéré et de revenir une fois encore, à deux manches partout (6-4). Goffin ne se crispe pas. «Je savais que mon travail de sape allait finir par payer.» Il paye après trois heures de jeu, alors que l’obscurité commence à devenir gênante.

David Goffin est franchement éteint lorsqu’il se présente en conférence de presse, à la mi-temps de Real-Atletico. «Après un match comme ça, la tension retombe. J’ai un petit coup de mou mais je me sens bien.» Est-ce sa plus belle victoire à Roland-Garros? Il réfléchit longuement, puis livre son sentiment: «Oui, je crois bien que oui.»


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