Le monde de la natation australienne est en émoi depuis le meeting de Brisbane des 31 juillet et 1er août derniers. Après plusieurs saisons de basses eaux, le nageur Michael Klim a réalisé des performances flatteuses: 52''81 sur 100 m papillon notamment, soit six dixièmes seulement au-dessus de son propre record du monde. Mais, surtout, il avait revêtu pour la circonstance un maillot de bain le couvrant du cou jusqu'aux poignets et aux chevilles: un prototype de la marque anglaise Speedo, recouvert d'une fine couche de téflon.

Don Talbot, le coach de l'équipe nationale australienne, est immédiatement monté au créneau. Informé des conditions de la performance à son retour des championnats d'Europe, qui prenaient fin au même moment à Istanbul, il a immédiatement réclamé l'interdiction de tels maillots tant que ceux-ci n'étaient pas disponibles sur le marché. Michael Klim, en effet, se déclarait décidé à utiliser son prototype lors des Jeux du Pacifique fin août, et surtout lors des JO de Sydney l'an prochain. «S'ils confèrent une meilleure flottabilité au nageur, ils sont illégaux. Or, que je sache, personne au sein de la commission technique de la Fédération internationale de natation (FINA) ne les a testés», affirmait Don Talbot. Et de prédire dans le même temps que la prochaine olympiade risquait de ressembler à un alignement de nageurs «en pyjamas».

La FINA a calmé le jeu. Par un communiqué de presse, elle s'est déclarée disposée à étudier la légalité de ces nouveaux maillots d'ici à février 2000. Gunnar Werner, son secrétaire général, faisant toutefois remarquer qu'il ne voyait pas où se situait le problème: à Istanbul, l'Anglais Paul Palmer, champion d'Europe sur 400 m libre, avait nagé avec un prototype similaire à celui de Klim – mais conçu par Adidas – sous les yeux des membres de la FINA.

Cette tempête australienne illustre la bataille que se livrent depuis toujours les fabricants de maillots de bain autour des bassins. Philippe Meyer, recordman de Suisse du 100 m papillon, rappelle ce qui s'est passé dans les mois qui ont précédé les JO d'Atlanta, en 1996. En grand secret savamment éventé, Speedo faisait essayer aux meilleurs nageurs de la planète ses nouveaux produits «révolutionnaires»: les fameux Aquablade, censés augmenter la pénétration dans l'eau. Ces maillots en lycra strié existent en plusieurs versions. Certains descendent du cou jusqu'aux genoux, mais laissent les bras libres. Dans les finales de sprint des championnats d'Europe à Istanbul, beaucoup de nageurs, toussexes confondus, en portaient un.

De là à considérer que la même opération marketing se reproduit aujourd'hui, il n'y a qu'un pas. Comme dans d'autres sports, les fabricants sont à l'affût des moindres avancées technologiques permettant d'accroître la performance. Avant la guerre, les nageurs utilisaient des maillots en laine, qui retient très peu l'eau. Dans les années 40 est apparu les nylon, appréciable pour sa légèreté, que les fabricants ont mélangé avec le lycra plus élastique à partir des années 50. D'une manière générale, la tendance était à des surfaces minimalistes. Jusqu'au jour où les fabricants ont estimé avoir trouvé mieux que la peau humaine: les maillots de la gamme Aquablade, et surtout le téflon, le polymère glissant le mieux dans l'eau. A partir de cette date, la tendance s'est alors inversée et les maillots ont recouvert une surface de plus en plus grande du corps des nageurs.

A la piscine genevoise des Vernets, où se disputent depuis jeudi les championnats de Suisse de natation, l'Aquablade de Speedo a ses adeptes. Le Genevois Guillaume Wacker, l'un des meilleurs suisses de demi-fond, porte depuis un an la version «cycliste» mais espère dès que possible revêtir la version intégrale, du cou jusqu'aux chevilles. Un équipement dont seul Remo Lütolf dispose aujourd'hui en Suisse. L'Argovienne Tiziana Limacher, du club de Bremgarten, arbore quant à elle la version femme, qui ressemble à un short-salopette. Mais en Suisse, la majorité des nageurs continue de porter un maillot classique. Plusieurs raisons à cela. Le prix d'un Aquablade: au minimum 150 francs. Du point de vue technique, ensuite, un tel maillot n'est pas adapté à tous les styles de nage. S'il convient pour le crawl, le dos crawlé et le papillon parce que le mouvement de leurs jambes s'effectue dans le sens du corps, les brasseurs, eux, ont tendance à le délaisser. Pour beaucoup, enfin, il diminue considérablement les sensations de glisse que procure un corps rasé dans l'eau (lire ci-dessous).

Les concurrents de Speedo ne sont pas non plus restés inactifs. Ainsi, la marque Arena commercialise depuis 1998 un maillot (slip de bain pour les hommes, une pièce pour les femmes) qui équipe aujourd'hui de nombreux nageurs parmi les meilleurs du monde: le X-Flat, fabriqué dans un tissu hydrophobe très fin (0,29 mm d'épaisseur) et très léger (146 g/m2) mis au point par Du Pont de Nemours. Et la quête se poursuit. Les nageurs du club Genève Natation effectuent actuellement des tests en piscine pour cette société américaine.

Selon Philippe Meyer, par ailleurs étudiant en médecine, la natation peut encore beaucoup progresser grâce à ce qui reste à découvrir en matière d'hydrodynamisme. «En milieu aquatique, la peau humaine se gorge d'eau, à la différence de celle du poisson, qui est recouverte d'une substance gélatineuse», explique-t-il. «Si l'on parvient à recréer pareil gel, peut-être pourra-t-on effectivement améliorer la glisse dans l'eau. Mes amis qui ont fait des tests en piscine avec un gel acheté dans le commerce n'y sont pas encore parvenus.»