Bayern-Hambourg: 8-0, ou quand l’exceptionnel devient banal

Football Pourquoi les gros scores sont-ils de plus en plus fréquents à haut niveau? Réponses d’experts

Ce week-end, le Bayern Munich a marqué les esprits en même temps que huit buts. La victime: Hambourg, une équipe de joueurs professionnels bien entraînés et en principe motivés. Comment un tel écart est-il possible? Et surtout, pourquoi ces scores-fleuves, exceptionnels à tous les sens du terme (un écart supérieur à trois buts ne survient que dans 10% des matches, selon une étude néerlandaise portant sur un million de rencontres depuis 1901) deviennent-ils quasi hebdomadaires? Car le même week-end, en Espagne, le FC Barcelone a battu Levante 5-0 après avoir rétamé Elche 6-0. En mai dernier, ce même Bayern était allé gagner 6-1 à Wolfsburg.

Des rencontres déséquilibrées? Que dire alors de la dernière Coupe du monde au Brésil? L’Espagne était championne du monde en titre quand elle se prend un 5-1 contre les Pays-Bas, la Suisse en pleine confiance au moment de défier la France (2-5), le Brésil encore favori de «son» Mondial avant d’encaisser un historique 7-1 en demi-finale. En France, pas franchement le paradis du «hourra football», même Rennes a mis 6-2 à Evian. Et ça marche dans les deux sens: le Real a perdu récemment 4-0 contre l’Atlético. Alors, oui, pourquoi l’exceptionnel se banalise-t-il?

«Un 4-0 avec le Barça ou le Real, c’est vrai, ça devient ordinaire», concède Claude Ryf, l’entraîneur national des M18. «C’est assez fréquent en Allemagne», note Michel Pont, ancien adjoint de Kuhn et Hitzfeld. «Cela n’arrive quasiment jamais en Angleterre, où le niveau est plus resserré», souligne l’ancien défenseur Stéphane Henchoz. Et la France? «C’est l’un des derniers championnats où les défenseurs pensent d’abord à «garder la maison», reprend Ryf.

Ces trois experts s’accordent à reconnaître une recrudescence des «cartons», «raclées» et autres «piquettes». Reste à l’expliquer. Michel Pont y voit une question de cycles. «Les gros scores reviennent, comme les buteurs en série reviennent: parce que l’on trouve à nouveau dans les clubs une génération d’entraîneurs portés vers l’offensive. On presse haut, on prône la possession du ballon, on se demande comment marquer un but de plus que l’adversaire et non plus comment ne pas en encaisser.»

S’il compare avec l’époque où il était sur le terrain, Claude Ryf voit deux grandes différences: beaucoup plus de grands joueurs dans la même équipe et beaucoup moins de vilains gestes non sanctionnés. «Suarez, Neymar, Messi dans la même ligne d’attaque, quand on y réfléchit c’est incroyable. Robben et Ribéry ensemble, entraînés par Guardiola, c’est un cauchemar pour les défenses adverses qui n’ont plus la possibilité d’utiliser des moyens illicites pour les stopper. A mon époque, il y avait un degré de violence défensive qui ferait peur aujourd’hui.»

Jouer plutôt que prier

Plus jeune, Stéphane Henchoz est moins indulgent. «Si l’on reste sur Bayern-Hambourg, je vois trois explications: tout d’abord un rapport de forces très largement en faveur du Bayern, supérieur individuellement et collectivement; ensuite le fait que le Bayern joue à la maison, ce qui lui assure quasiment la victoire avant même le match; et enfin le fait que l’équipe adverse n’était pas prête à travailler de façon disciplinée durant tout le match.»

Mais le football n’est pas toujours rationnel et un score-fleuve ne reflète pas forcément la différence de niveau entre les deux équipes. L’une peut sombrer, comme le Brésil au Mondial. «Les Brésiliens ont oublié de jouer, se souvient Michel Pont. Ils se sont fait bouffer par la pression, ont perdu leur lucidité et se sont réfugiés dans les prières.» Elle peut également être victime des circonstances. «Contre la France, nous enchaînons une succession d’événements défavorables en quelques minutes: blessure rapide de Von Bergen qui déstabilise la défense, entrée délicate de Senderos, but immédiatement derrière, but refusé pour nous.»

Et puis il y a le cas où l’une des équipes est saisie par une inexplicable euphorie, équivalent collectif de la «zone» dont parlent les tennismen. Ce sentiment que tout s’enchaîne naturellement, au ralenti pour vous mais à très grande vitesse pour l’adversaire. L’écrivain et éditeur Vladimir Dimitrijevic a eu un jour une très belle formule pour résumer ce sentiment: «L’euphorie, c’est jouer avec le vent dans le dos.» «Je lis souvent que telle équipe a été humiliée, note Claude Ryf. Mais le vainqueur ne cherche jamais à écraser son adversaire. Il le fait parce qu’il est en position de le faire, pas parce qu’il l’a décidé. C’est quelque chose qui se passe, voilà tout. On le voit bien sur les images de la fin du match Allemagne-Brésil: les Allemands sont heureux bien sûr mais aussi gênés pour leurs adversaires.»

Des raclées, Claude Ryf en a donné et reçu. Dont une mémorable en finale de Coupe de Suisse: 6-0 contre Bâle en 2003. «Bâle jouait à domicile. J’avais fait l’erreur de vouloir aller chercher la gagne. On aurait dû débuter prudemment, jauger l’adversaire. Après, ce n’est même pas que mes joueurs ont lâché, c’est juste qu’on ne savait plus quoi faire, à part constater les dégâts et attendre que ça se termine.»

«En championnat, ce n’est pas très grave, précise Michel Pont. Cela fait mal sur le moment mais vous vous dites qu’il vaut mieux perdre une fois 8-0 que huit fois 1-0. Après Suisse-France, on a surtout soutenu les joueurs, en insistant sur le fait que la qualification était toujours possible. Critiquer, condamner, c’eût été démolir ce que l’on avait bâti durant deux ans.»