La zone d’arrivée peut être vidée de ses spectateurs. Le bruit des cloches et les encouragements peuvent être remplacés par des sons préenregistrés auxquels on ne se fera jamais. Cela ne change rien à l’affaire: Kitzbühel reste Kitzbühel. Impossible de rester impassible quand les têtes brûlées du Cirque blanc offrent leur corps à la Streif.

Ils espèrent, d’abord, le récupérer en un seul morceau, et ils n’y parviennent pas tous. Ce vendredi, l’Américain Ryan Cochran-Siegle a dû être conduit à l’hôpital en hélicoptère quelques minutes avant que le Schwytzois Urs Kryenbühl ne soit victime d’une chute encore plus impressionnante sur le saut d’arrivée. Lui aussi fut évacué par les airs, vraisemblablement touché à la tête mais conscient. Comme un terrible écho de l’accident de Daniel Albrecht, survenu sur la même piste il y a douze ans jour pour jour. L’homme avait dû passer trois semaines dans le coma artificiel pour se remettre d’une hémorragie cérébrale et de contusions à un poumon.

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A Kitzbühel, il faut le dire: tous ceux qui franchissent la ligne d’arrivée sur leurs skis ont déjà gagné. Et puis il y a ceux qui, plus rapides, plus résistants aux secousses que les autres, s’en tirent avec un peu de gloire en rab. Ce fut, ce vendredi, le cas de Beat Feuz, vainqueur avec 16 centièmes d’avance sur son plus proche poursuivant, l’Autrichien Matthias Mayer.

Le Bernois est le visage bonhomme de la vitesse suisse depuis des années. Il a décroché le globe de cristal de la descente ces trois dernières saisons. Triomphé trois fois de la piste du Lauberhorn, à Wengen, la seule qui puisse rivaliser dans la légende avec la Streif. Mais celle-ci lui résistait. Dix fois il s’y était élancé depuis 2010. En 2016, 2018, 2019 et 2020, elle s’est presque moquée de lui, le laissant deuxième derrière quatre hommes différents (Peter Fill, Thomas Dressen, Dominik Paris, Matthias Mayer) comme pour lui signifier qu’elle lui préférerait toujours un autre. Beat Feuz ne s’est pas énervé, il n’a pas paniqué, ce n’est pas le genre de la maison, et il a fini par rafler la mise.

Début de saison en retrait

Comme d’habitude, il n’avait pas tout donné à l’entraînement. Quatrième temps mercredi. Quatorzième jeudi. L’homme ne livre son meilleur qu’en course. Vendredi, il a trouvé le moyen d’aller vite, plus que les autres. Il a souffert bien sûr, la Streif secoue même ceux qui la domptent avec le plus de savoir-faire. Les skis du Bernois ont bougé dans tous les sens mais il a tenu sa ligne, et personne n’a mieux résisté que lui aux travers, aux courbes, aux sauts.

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Son début de saison n’avait pas été conforme à ses standards. Jusqu’ici, il n’était monté sur le podium qu’une seule fois, troisième au bout de la descente de Val Gardena, en décembre. Alors que ses compatriotes multipliaient les bons résultats dans toutes les spécialités, celui qui commence gentiment à passer pour un ancien restait relativement en retrait. La Streif lui a permis de montrer ce dont il est encore capable.

Les téléspectateurs ont eu l’occasion de s’en rendre compte à maintes reprises, les nombreuses et longues interruptions de course donnant à la réalisation de multiples occasions de relancer les images de sa descente victorieuse. Lui aurait préféré s’imposer sans qu’aucun de ses concurrents se blesse, sans que la course ait à s’éterniser, sans qu'elle ne soit interrompue après le trentième skieur (le minimum pour valider les résultats), bref, sans que la piste joue avec la santé des uns et les nerfs des autres. Mais voilà: Kitzbühel reste Kitzbühel.

Une seconde descente y est prévue ce samedi, avant un super-G dimanche.