Le beau et long voyage (en deuxième classe) d’Alex Geijo

Football Oublié en Suisse, le Genevois poursuit à l’Udinese une carrière atypique mais remarquable par sa durée

Quel buteur suisse (sinon de passeport, du moins de cœur) brille depuis près de quatorze ans sur les pelouses d’Espagne et d’Italie? Quel footballeur romand a mis le feu à l’Andalousie, quatre buts à une équipe entraînée par Luis Enrique, un doublé à Iker Casillas, signé un contrat royal dans un grand club italien et joué une grande finale à Wembley?

Ce qui ressemble à un portrait-robot de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger – Celestini (pour l’Espagne), Frei (pour le quadruplé, à Barthez), Vogel (pour le contrat, au Milan) et Henchoz (pour Wembley) – dessine en réalité le parcours étonnant et méconnu d’Alexandre Geijo. Ce nom ne vous dit probablement rien, à moins d’être du «12-12» (la commune de Lancy). Parti de Suisse à 19 ans, Alex Geijo, aujourd’hui à l’Udinese (15e de Serie A à deux journées de la fin), dure depuis le début du siècle au poste le plus exigeant: celui d’avant-centre.

Plus souvent en deuxième division qu’en première certes, jamais dans les clubs de pointe (Malaga, Levante, Xerez, Santander, Grenade, Watford) mais il n’empêche. «Je ne me compare pas aux noms que vous avez cités mais je suis satisfait de mon parcours. Je n’étais pas le nouveau Messi et je n’ai jamais rien attendu du foot», explique-t-il par téléphone mercredi, à la sortie de l’entraînement.

Tout débute à Lancy – à l’époque Grand-Lancy – où Alex et son frère aîné, David, se font remarquer par Neuchâtel Xamax. Il a 16 ans et un profil atypique d’attaquant costaud mais technique. Servette lui propose l’équipe espoirs alors que Xamax l’intègre au contingent pro. Le grand voyage commence.

Préavis de grève à Madrid

A Neuchâtel, on se souvient d’un garçon doué mais pas très sérieux. «J’avais 18 ans et c’est vrai que j’étais un fêtard, mais comme les jeunes de mon âge. Enfin bon, je jouais quand même assez régulièrement mais j’ai dû marquer deux buts en deux saisons.» A l’époque, le grand espoir du club est un petit milieu de terrain aux faux airs maradonesques, Manuel Bühler. Geijo, lui, n’est pas la priorité d’Alain Geiger. «Durant les vacances de Noël 2001, je suis allé dans le nord de l’Espagne. J’étais en contact avec un petit club galicien, Ferrol, quand Malaga m’a proposé de venir faire un test. Xamax m’a laissé faire, j’y suis allé, j’ai mis deux buts dans un match amical et c’était parti.»

Alex Geijo rentre tout de même finir la saison à Neuchâtel («je voulais surtout finir mon diplôme de commerce») puis signe l’été suivant avec Malaga. D’abord l’équipe B, où il s’affirme et plante 51 buts, puis en première. Il redescend à l’étage au-dessous avec Xerez, retrouve l’élite avec Levante, qui subit de plein fouet la crise économique en 2007. «Je n’avais pas été payé depuis un an, certains coéquipiers depuis deux ans. Le dernier match, on jouait au Real, qui devait fêter son titre de champion. On voulait faire la grève.»

Une finale à Wembley

L’argument – et ses conséquences sur l’image du football espagnol – porte et permet de trouver un compromis une heure avant le coup d’envoi. «Moi, j’étais de ceux qui voulaient faire grève. On a joué et j’ai mis deux buts.»

Suivre la trajectoire d’Alex Geijo, c’est plonger dans la vraie vie d’un joueur pro. Pas celle trop irréelle des quelques stars qui ne composent que la partie émergée de l’iceberg; celle de tous les autres, ces bons joueurs confrontés aux aléas d’une profession pas comme les autres mais ordinaire par ses bons et ses mauvais côtés. «J’ai connu des galères pas possibles et des moments inoubliables, comme la promotion avec Grenade. La ville attendait ça depuis trente-cinq ans, il y avait 60 000 personnes dans les rues. Mais les gens oublient trop vite que nous sommes faillibles. Pour eux, nous devons être des machines, jamais un coup de moins bien, jamais un problème personnel.»

Dans le Frioul, Alex a encore un an de contrat. Le club appartient à la famille Pozzo, qui possède également Grenade et Watford. «Lorsque j’ai signé à l’Udinese, le club possédait 110 joueurs sous contrat. Beaucoup étaient placés à droite et à gauche.» Lui-même a été prêté deux ans à Grenade, puis six mois à Watford. Le temps de découvrir que le foot anglais n’était pas pour lui. Mais aussi de vivre une finale de promotion contre Crystal Palace à Wembley. «On a perdu 1-0 à la 105e minute, alors ce n’est pas vraiment un bon souvenir, mais c’était exceptionnel.»

A 33 ans, le corps grince un peu de partout mais l’envie est intacte. «J’ai toujours envie, même si c’est à un niveau inférieur.» Alex Geijo repartira donc sans doute pour une quinzième saison à l’étranger. Pas mal pour un type qui n’attendait rien du foot.