En de subtils gazouillements, Roger Federer jure qu’avec un enfant, sa «motivation sera encore plus élevée» – ô divine providence qui défie les lois de la pesanteur. Deux théories gravitent autour de ce point de vue: l’une valide la paternité comme plénitude absolue, l’accomplissement irrévocable, la migration de l’âme du matériel vers l’existentiel; l’autre soutient farouchement qu’à l’aune de la rixe sportive, donner la vie tue l’envie d’en jouer.

Docteur en psychologie du sport, Isabelle Inchauspé brime d’entrée toute velléité journalistique: «Il est impossible de prédire les effets de la paternité sur la carrière de Roger Federer. C’est un non-sujet total. Une influence opère, dans tous les cas, mais elle agit indifféremment sur le sportif de haut niveau, le maçon ou le pantouflard. La venue d’un enfant peut aider ou plomber. Par définition, on ne le sait jamais à l’avance.»

Le haut niveau marque une distinction très claire, dans l’appréciation de l’heureux événement, entre père et mère. Le désespoir, souvent, guette la sportive au foyer. Magali Di Marco, championne de triathlon: «Avec la compétition, on ressent chaque jour des émotions. Il est difficile, après coup, de trouver un équilibre. Pour moi, ce fut une période assez déprimante, comme une sorte de blues, de vide. Il a fallu que je fasse le deuil de certaines sensations, de la reconnaissance, et que je cherche de nouveaux buts. Je croyais que vivre avec l’être aimé et avoir un enfant suffirait. Je me suis trompée. En fait, j’avais besoin d’objectifs. Il ne faut pas rêver: quand on a l’habitude de la haute compétition, on ne devient pas femme au foyer en étant épanouie. Ce n’est pas possible.»

Une accoutumance au péril survit en sourdine au postulat de l’embourgeoisement jubilatoire, à l’idéal «plan-plan» de la famille Chicoré. Pendant toute sa carrière dans le tennis, Kim Clijsters n’a jamais aspiré qu’à fonder un foyer aimant. Elle a quitté le circuit en pleine gloire, enfanté à 25 ans, investi un coin de verdure dans une bourgade paisible. Un an après, la voilà inscrite à deux matches exhibitions, préparés secrètement à raison de six heures d’entraînement par jour. L’assiduité paraît suspecte.

Paula Radcliffe a remporté le marathon de New York dix mois après un accouchement pénible, Marion Jones a battu des records, Sonia O’Sullivan a couru 15 km chaque matin pendant son quatrième mois de grossesse. Subsiste la réminiscence funeste, sur cette question sensible, des laboratoires est-allemands de la performance assistée, où la grossesse était infligée pour stimuler le système hormonal. «Mais les tests postnataux ne démontrent, eux, aucune amélioration significative de la masse musculaire», soutient Akira Namba, docteur en gynécologie, dans le Herald Sun. «Néanmoins, au plan psychologique, une naissance peut produire des effets stimulants sur la conscience de l’athlète.»

Dans le tennis masculin, les références sont moins engageantes. John McEnroe et Ivan Lendl n’ont plus gagné un seul tournoi du Grand Chelem après la naissance de leur premier enfant, à des âges respectables (25 et 30 ans). Si Andre Agassi avait écouté Boris Becker, il aurait divorcé sur le champ. Paroles de «Boum-Boum»: «Andre n’a aucune idée de ce qui l’attend. La paternité aura un impact dramatique sur sa carrière. Elle affectera sa concentration, le tennis deviendra moins important que sa femme et ses gosses. Ses priorités changeront. C’est la réalité.»

Andre Agassi a soulevé son dernier trophée du Grand Chelem en compagnie de son fils Jaden Gil, auquel il donnait le biberon chaque nuit à 2h. Au sortir de son dernier match, les yeux rougis, dans le corridor obscur qui le menait aux vestiaires, il fut accueilli dans sa nouvelle vie par Jaz Elle, 2 ans, les bras grands ouverts. Depuis plusieurs mois, Agassi portait cette inscription sur un collier en bois: «Rock daddy.»

Cette seconde naissance a développé chez de nombreux sportifs une forme d’hypersensibilité rédhibitoire. Tim Henman, peu à peu, n’a plus supporté d’entendre sa fille pleurer au téléphone et le supplier de rentrer. Enrico Scacchia: «Avant de monter sur un ring, j’avais très peur. Je crois que, finalement, nous sommes tous pareils, les boxeurs. Tous morts de trouille. Après la naissance de mon premier enfant, cette sensibilité s’est accentuée. Il m’est arrivé de pleurer devant un dessin animé.»

D’autres sportifs ont développé une acuité insoupçonnée, formulée par Maxime-Olivier Moutier, psychanalyste et romancier canadien, avec une pudeur utile: «Une naissance enseigne le sens de l’abnégation.» Selon l’auteur, les gestes domestiques moult fois répétés permettent de tromper les névroses et les idées fixes, de se soustraire à la tyrannie du marasme moderne. «Un nouveau-né amène à reconsidérer son emploi du temps, ses réservations d’hôtels et d’avions. Soudain, tout ne tourne plus autour de la réussite», témoigne Lleyton Hewitt.

Il existe un palliatif, un seul, à l’égotisme socioculturel du champion en activité: «la maman», insiste Laurent Dufaux, cycliste et père de deux enfants. «Il n’est pas facile d’être l’épouse d’un sportif. Il est encore moins facile d’élever un enfant issu de cette union, quand le père passe sept mois par année sur les routes. Une naissance n’est bénéfique qu’avec un équilibre familial. Or cet équilibre repose beaucoup sur la maman.»

Son fils aîné est venu au monde en 1998, dans le maelström de l’affaire Festina et des procès antidopage. «J’y ai trouvé du réconfort, admet Laurent Dufaux. Par la suite, j’ai dû encadrer Loïs, lui expliquer les affaires de dopage et certains gros titres. A l’école, les enfants sont cruels.» Définitif: «La paternité donne un autre sens à l’effort.»

Les footballeurs, surtout, sont historiquement des pères prolifiques et précoces, pour des raisons multiples. En Angleterre, cinq professionnels, parmi lesquels Thierry Henry, auraient conservé des cellules souches du cordon ombilical de leurs nouveau-nés, selon le Sunday Times. Objectif avoué, mais totalement virtuel à ce jour: disposer d’un «kit de réparation».