Sous le soleil d’avril, le charmant parc de Bercy invite à se prélasser. Les amoureux se bécotent sur les bancs publics. Des bandes de potes écoutent de la musique et sirotent des bières. Ce serait un dimanche comme un autre s’il n’y avait ce parfum d’écurie et ces hennissements. D’immenses tentes ont été installées sur une partie des grandes pelouses pour accueillir quelque 300 chevaux dont les meilleurs spécialistes de saut d’obstacles: les finales de la Coupe du monde se tiennent à Paris.
C’est une première depuis 1987.

A l’époque, Steve Guerdat n’avait pas fêté ses 5 ans. Certains de ses concurrents n’étaient même pas nés. Elizabeth Madden, elle, avait 23 ans et participait à ses premières finales de Coupe du monde. «Sans aucune prétention, nous explique-t-elle. C’était une phase d’apprentissage…» Mais trente et un ans plus tard, voilà l’Américaine de retour à Bercy. Toujours avec la même groom, Sue Schlegel, mais avec beaucoup plus d’expérience, d’ambition, et de réussite: avec Breitling LS, son étalon de 12 ans, elle a dominé les débats d’un bout à l’autre et remporté dimanche le trophée pour la deuxième fois de sa carrière après 2015.

La compétition la plus incertaine de l’année

En pénétrant dans l’ancien Palais omnisports renommé AccorHotels Arena après sa rénovation en 2015, on troque la douceur du printemps qui s’installe contre la tension de la compétition la plus incertaine de l’année. C’est la particularité de ces finales, véritable marathon d’épreuves dont les résultats se cumulent, et que les cavaliers vivent comme un véritable thriller sportif. Durant quatre jours, ils construisent patiemment leur succès mais quelques secondes de déconcentration suffisent pour que l’édifice s’écroule comme un château de cartes. Tout peut arriver jusqu’au dernier obstacle de la dernière manche.

Vendredi soir, lors du Grand Prix classique, le Normand Kevin Staut a fait vibrer le public français en réalisant deux parcours sans faute avec Silver Deux de Virton HDC. Son espoir de triompher à domicile s’était pourtant envolé la veille déjà, lors d’une chasse (épreuve au temps) catastrophique où il a commis cinq erreurs, avec un autre cheval. Une entame terriblement cruelle pour un athlète qui avait dominé les qualifications dans la Ligue Europe de l’Ouest, la plus concurrentielle des quatorze organisées dans le monde. «C’est classique dans notre sport, soupirait-il au terme d’une journée parfaite qui n’allait pas sauver son week-end. On passe sans arrêt de la nuit au jour et inversement…»

Steve Guerdat lui aussi avait des raisons d’aborder la compétition parisienne avec des ambitions: sa régularité lors des finales de la Coupe du monde (victoires en 2015 et 2016, deuxièmes places en 2012 et 2013), la montée en puissance de sa jument Bianca, 12 ans et de plus en plus d’assurance en compétition… Mais le duo s’est mis au pied du mur avec une petite faute lors de la chasse jeudi avant de connaître une soirée difficile vendredi (une barre, un refus d’obstacle et trois points de pénalité pour dépassement de temps). Dimanche, à l’heure de l’épilogue de la compétition, le cavalier jurassien et sa monture suédoise ne sont plus dans la course au titre, qui ne concerne en réalité qu’une poignée des 29 concurrents encore en lice.

Le point de vue du cheval

Elizabeth Madden, elle, pointe en tête du classement avec quatre points d’avance, soit la valeur d’une barre tombée. Mieux que rien, mais insuffisant pour se sentir à l’abri, comme elle nous le confie dans le lounge de l’AccorHotels Arena après avoir dégourdi les jambes de Breitling LS et avant d’engloutir son petit-déjeuner. «En saut d’obstacles, il y a des hauts et des bas de jour en jour, de semaine en semaine, d’année en année, explique celle que tout le monde appelle «Beezie». La difficulté est de comprendre le problème non seulement en tant qu’athlète mais aussi du point de vue du cheval. Parfois, tu ressens que quelque chose ne va pas pour lui dès le matin en le voyant, ou à l’échauffement. Ce matin, Breitling LS m’a semblé en forme. Mais il arrive aussi qu’un cheval se bloque en entrant sur la piste. Ce n’est pas une science exacte.» 

Les sans-faute suisses

Alors, «Beezie» attend son heure, calme comme à son habitude, car «un cavalier peut sans doute transmettre son stress à son cheval». Elle a remporté la chasse de jeudi et le Grand Prix de vendredi mais sait que rien n’est fait. «Le dimanche des finales de la Coupe du monde, il y a souvent beaucoup de changements au classement», martèle-t-elle comme un avertissement à elle-même à quelques heures d’entrer dans l’arène.

Lors de la première manche disputée en cette dernière journée de compétition, les deux Suisses Paul Estermann (avec Lord Pepsi) et Steve Guerdat (avec Bianca) réalisent des performances parfaites qui enthousiasment le public mais ne suffisent pas à les relancer pour la victoire. Comme eux, beaucoup de concurrents n’ont plus grand-chose à gagner sinon le prestige du classement le plus honorable possible.
Plus on se rapproche de la tête et plus les concurrents ont par contre gros à perdre. Les quatrième, cinquième et sixième commettent une faute chacun et leurs espoirs de jouer les trouble-fêtes s’amenuisent. Les trois premiers, eux, font tout juste. Au moment de s’élancer pour la toute dernière fois de la semaine, «Beezie» Madden n’a toujours pas fait tomber la moindre barre. Elle a quatre points d’avance sur le Suédois Henrik von Eckermann, six sur son compatriote Devin Ryan.

Combinaison piégeuse

Ce dernier est le premier à entrer en piste pour l’ultime manche. Il réussit son second sans-faute de la journée et met la pression sur les deux leaders. Henrik von Eckermann, lui, heurte une barre dès le deuxième obstacle. Le reste de sa dernière performance est propre mais cela ne suffira pas pour gagner. Reste «Beezie», qui apparaît sous les acclamations du public. Son début de parcours est parfait mais les pattes de Breitling LS heurtent une barre sur le deuxième des trois obstacles d’une combinaison piégeuse. Une faute de plus et la victoire lui échapperait. Mais l’Américaine puise dans son expérience les ressources pour garder la tête froide et s’impose au bout du suspense.

Juste à côté de nous, son mari et entraîneur John exulte. Un peu plus tôt dans la journée, il nous confiait que son épouse n’avait jamais été meilleure cavalière qu’aujourd’hui. «Je ne veux pas faire trop de philosophie, mais ce qui arrivera aujourd’hui sera le résultat de tout ce que Beezie est, et fait toute l’année, depuis des années.» Il faut croire qu’elle a bien travaillé entre deux finales de Coupe du monde à Paris-Bercy.