Cela fait quelques années maintenant que les journalistes suisses sur les tournois de tennis s’entendent demander: «Vous allez faire quoi, après la retraite de Federer et Wawrinka?». Et ça fait quelques années que la réponse évidente est prête, mais qu’elle hésite à être exprimée, ou alors au conditionnel, quand elle n’est pas remise à plus tard parce que l’intéressée vient une fois encore de se faire éliminer prématurément. «On suivra Belinda Bencic.»

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Cela fait quelques années que l’on suit Belinda Bencic, parfois très haut (une demi-finale à l’US Open en 2019), parfois très bas (un tournoi ITF dans une salle de gym en Auvergne en 2017, alors qu’elle est 318e mondiale), mais toujours avec des espoirs teintés d’un fond de pessimisme. Tiendra-t-elle? Maintiendra-t-elle son niveau de jeu sur la durée entière d’un tournoi? A Tokyo, pour la première fois, Belinda Bencic est allée au bout, disputant onze matchs en neuf jours. Avec encore des hauts et des bas, mais animée d’une volonté inébranlable de ne rien céder.

Programmée pour gagner

La Saint-Galloise est l’héritière naturelle d’un tennis suisse qui se débrouille depuis trente ans pour rivaliser au niveau mondial avec seulement deux individualités, alternativement chez les hommes et chez les femmes: d’abord Jakob Hlasek et Marc Rosset, ensuite Patty Schnyder et Martina Hingis, puis Roger Federer et Stan Wawrinka. La suite, ça doit être elle, ce sera elle, ce devait être elle, on ne sait plus trop bien à force de déchanter un jour sans, au lendemain d’une victoire convaincante.

Cela aurait pu être bien pire, avec un paternel qui s’est mis en tête de lui apprendre le tennis alors qu’elle n’a que 2 ans et que lui-même ne savait pas tenir une raquette. A 4 ans, Ivan Bencic confie sa fille aux bons soins de Melanie Molitor, mère de Martina Hingis. A 6 ans, elle s’entraîne avec un jeune Allemand prometteur, Alexander Zverev. A 7 ans, son père s’associe à un investisseur et quitte son emploi pour la suivre partout. A 12 ans, elle dérouille des adultes dans les Interclubs. A 15 ans, elle débute en Fed Cup et compte une demi-douzaine de sponsors.

A 17 ans, elle est en quart de finale de l’US Open. Mais elle met ensuite cinq ans à faire mieux (demi-finale, toujours à l’US Open). Entre-temps, elle aligne les blessures, les entraîneurs, les déceptions. Elle semble repartir du bon pied fin 2019, puis le Covid-19 se répand et la coupe dans son élan. Wimbledon est annulé, elle renonce à l’US Open puis au Roland-Garros d’automne. Pendant ce temps, des Andreescu, Kenin, Swiatek, Krejcikova deviennent des vainqueurs en Grand Chelem. A chaque fois, le même sentiment que ça aurait pu être elle (surtout sur dur). «Tu n’es pas obligée de gagner un Grand Chelem à 22 ans», lui a souvent répété Timea Bacsinszky, bien placée pour savoir que chacune doit trouver son propre chemin.

«Je ne regrette rien»

Elle s’est débrouillée avec tout ça, obligeant son père à comprendre qu’elle avait besoin d’un peu d’air avant de le reprendre comme entraîneur, trouvant un compagnon et un équilibre en 2019 en la personne de Martin Hromkovic, son préparateur physique, faisant des figures tutélaires de Federer et Hingis des protecteurs bienveillants plutôt que des grands arbres à l’ombre desquels il lui aurait été impossible de pousser.

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En 2021, Bencic perd au troisième tour à Melbourne, au deuxième à Roland-Garros, au premier à Wimbledon. Cela ressemble à un compte à rebours. Et puis elle se ressource aux Jeux olympiques, où Viktorija Golubic tient le rôle motivant/réconfortant que Wawrinka eut en 2008 à Pékin pour un Federer traumatisé après sa défaite en finale de Wimbledon face à Nadal. La similitude fut parfois troublante.

«Je ne regrette rien de ma carrière, je l’aime avec ses hauts et ses bas et je ne changerais aucun des moments que j’ai vécus ces dix dernières années, pour rien au monde. Ils ont fait ce que je suis, assura-t-elle samedi. De toute façon, c’est impossible d’être tout le temps en haut, toujours constant. Par contre, il faut faire preuve de caractère; c’est ce qui vous décrit comme championne: la manière dont vous réagissez dans les moments difficiles.»

Son côté humain sera sa force

Le miracle Bencic, c’est que la fille programmée pour réussir est devenue une femme à l’écoute de ses émotions. C’est une fille en or – avec ou sans médaille –, gentille, bonne copine, heureuse de partager. «Plus que des médailles, je ramène du Japon des souvenirs pour la vie, souligna-t-elle dimanche. Avoir pu partager tout ça avec «Viki», qui est venue voir tous mes matchs en simple, c’est fantastique. A chaque moment, j’ai eu l’impression de participer à quelque chose d’extraordinaire.»

Son geste sur le podium, où elle passa elle-même la médaille au cou de Viktorija Golubic (à Tokyo, les athlètes se servent eux-mêmes pour des raisons sanitaires) résume sa personnalité. Ses mots après ses deux médailles ne furent que pour sa partenaire, le public suisse, ses modèles Roger Federer et Martina Hingis. Belinda Bencic ramène toujours tout à l’humain. C’était parfois sa faiblesse jusqu’ici, ce sera probablement sa force désormais.