C’est en grande pompe, dans l’écrin de l’Institut du monde arabe (IMA), que se dévoile une exposition Foot et monde arabe au riche programme. Conçue en 11 temps forts, tels les 11 joueurs composant une équipe de football, l’exposition traverse l’histoire contemporaine et nous mène de l’importation du football au Maghreb (dès 1893, année de la création du premier club de football en Algérie, le Club athlétique d’Oran, néanmoins réservé aux Européens) jusqu’au rôle très politique des ultras dans l’irruption du Printemps arabe.

De salle en salle, naviguant entre les fétiches chargés d’histoire (maillots, ballons, trophées des Coupes du monde 1998 et 2018…), photographies, extraits d’archives, documentaires et œuvres d’art contemporain, le visiteur s’immerge dans une ferveur aux modalités particulières. Le football a en effet ses codes et l’on mesure ici, par le travail de contextualisation, combien s’entremêlent lutte pour le ballon et empreinte des pouvoirs dans le monde arabe. Jack Lang, directeur de l’IMA, ne s’y trompe pas. «Le football est un véritable phénomène de société dans le monde arabe. Un miroir dans lequel se projettent enjeux sociaux et politiques, revendications identitaires, voire dérives nationalistes et religieuses. Mais il est aussi ce terrain unique où s’exacerbent la passion et la ferveur populaire. Il suffit de voir l’enthousiasme des supporters des clubs marocains de Raja et du Wydad lors du derby, celui des Irakiens au moment de la victoire de leur équipe nationale en Coupe d’Asie en 2007, ou encore des Egyptiens pendant les matchs des Pharaons.»

Un exigeant travail de préservation patrimoniale

Des ruelles de Casablanca, qui ont vu naître Larbi ben Barek, aux gigantesques stades qui accueilleront la Coupe du monde 2022 au Qatar, les amoureux du ballon rond sont légion dans le monde arabe. Le grand mérite de l’exposition est de poser des mots, des images et des œuvres multiples sur cette réalité longtemps demeurée évanescente. Et pour cause! Au-delà de l’histoire immédiate, compilée par un internet qui n’oublie rien, la mémoire vacille. Les fonds d’archives sont rares et le souvenir disparaît souvent avec les témoins directs. Il a ainsi fallu plus d’un an et demi pour trouver toutes les pièces composant l’exposition, nous explique sa commissaire, Aurélie Clemente-Ruiz. «Nous nous sommes beaucoup appuyés sur les fonds d’archives de la FFF, de la FIFA, des fédérations de football dans le monde arabe ainsi que des joueurs directement ou des familles des joueurs. Avec un constat: il est difficile de trouver des archives anciennes dans le monde arabe, peu de choses sont conservées.»

Le personnage initial de l’exposition est Larbi ben Barek, idole de jeunesse du roi Pelé à la fabuleuse histoire, aujourd’hui un peu oubliée. «Ce joueur incarne formidablement le message de l’exposition, analyse Aurélie Clemente-Ruiz: venu du monde arabe, il devient une star en France et abolit les frontières et les discriminations.» Originaire du Maroc, français arborant fièrement le maillot tricolore, Ben Barek évolua avant-guerre à l’Olympique de Marseille puis au Stade français avant de s’en aller jouer en Espagne, à l’Atlético Madrid, où son transfert record pour l’époque (17 millions de francs français) et son talent suscitèrent controverse et admiration.

Madjer, Jaziri, Zidane et Thaljieh

Plus loin, le dispositif immersif propose au visiteur de se prêter à plusieurs expériences ludiques, comme poser sa voix sur les buts mythiques de Madjer, Salah et Jaziri, ou composer son XI de légende. Un autel est dédié au portier égyptien Essam el-Hadary, des panneaux consacrés au destin hors normes patriarcales de la Palestinienne Honey Thaljieh. Certains temps forts impriment durablement la rétine, telle l’impressionnante salle obscure diffusant en boucle le film Zidane, a 21st century portrait du plasticien Philippe Parreno, ou l’installation consacrée à l’histoire de l’équipe du FLN algérien (cadencée par des entretiens menés par Bernard Pivot). D’autres – des looks de créateurs inspirés par la marque PSG – paraissent plus anecdotiques. Reste une impression globale de franche réussite pour cette exposition, bientôt itinérante, traitant avec une belle hauteur de vue ces sujets ayant depuis longtemps quitté les rivages sportifs pour naviguer en eaux politiques.

A voir: Exposition «Foot et monde arabe, la révolution du ballon rond». Jusqu’au 21 juillet 2019, à l’Institut du monde arabe, à Paris.