Le Temps: Quel sentiment domine avant la reprise du championnat dimanche à Neuchâtel, l’excitation ou l’anxiété?

Bernard Challandes: C’est un mélange… Le premier sentiment, c’est qu’on en a assez de cette préparation, il faut que ça commence. Une reprise, c’est toujours beaucoup de points d’interrogation. On ne repart pas de zéro, mais presque. Il y a un petit piment supplémentaire dans un premier match. Sur le plan mathématique, il vaut trois points, mais on sait qu’il est plus important que les autres parce qu’il donne le ton à la suite du championnat. Là, en plus, on sait aussi qu’il faudra bien commencer tout de suite. Il y a de l’adrénaline, ici plus qu’ailleurs (sourire en coin).

– Vous faites allusion aux propos de votre président Christian Constantin, qui a évoqué une «tolérance zéro» à votre égard, «toujours le même ronron» au sein de l’équipe, et prévenu qu’il y aurait «de la casse» si Sion ne s’imposait pas dimanche. Comment avez-vous perçu ces déclarations?

– Je les ai lues et c’est évident que ça ne m’a pas plu. Mais en même temps, je connais le personnage et j’ai les épaules pour supporter ses piques. Il aime presser le citron, provoquer, utiliser des phrases qui frappent. Moi, je retiens le fond: il faut gagner. Mais ça, il n’a pas besoin de me le dire. Disons qu’il pourrait exprimer les mêmes idées en utilisant d’autres mots.

– Pensez-vous que cela ait un rapport avec les propos tenus par votre épouse Anouk, qui a fustigé dans «Le Matin Dimanche» le «manque de respect» de Christian Constantin envers les gens?

– Non, je ne pense pas que cela ait joué un rôle.

– Ne craignez-vous pas que les «attaques» à répétition de votre président ne finissent par entamer votre crédibilité aux yeux de vos joueurs?

– Les joueurs lisent les journaux et se font leur opinion, mais nous ne parlons pas de ça ensemble. Je ne pense pas que ce serait une bonne idée, en tant que coach, de demander à mes joueurs de me sauver. A moi de remettre ça dans un contexte positif, de susciter une révolte. Chaque club a sa culture et Sion, de par la personnalité de son président, a la sienne. Je ne suis pas là pour la changer, je dois vivre le mieux possible avec ça. En tout cas, je ne peux pas dire que je suis surpris par ce qui se passe et commencer à pleurer. J’étais conscient de tout ça dès le départ, et je dois l’assumer. L’idée est de traduire cela en défi, et non pas comme quelque chose qui m’affaiblit. Si j’y arrive, ça peut être extraordinaire; sinon, je dois veiller à ce que cela ne me tue pas. Comme on dit, tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Mais bon, quand on a la pression, ça signifie aussi qu’on a la chance de pouvoir gagner quelque chose. C’est aussi cette pression qui peut provoquer le moment magique au coup de sifflet final.

– Vous avez toujours prôné un football offensif et spectaculaire. Le contexte sédunois, avec ses impératifs en termes de résultats, pourrait-il vous faire dévier vers des schémas plus frileux?

– Non. Pas parce que je suis quelqu’un d’obtus. Mais parce que je suis persuadé que c’est en jouant un beau football qu’on a le plus de chances de gagner des matches et des titres. Si je pensais pouvoir être champion en restant à dix derrière et en balançant le ballon devant, je le ferais tout de suite. Je ne cherche pas à passer pour un philosophe, un utopiste ou un esthète. C’est au contraire un raisonnement très pratique et réaliste: je suis convaincu que le plaisir et le football offensif mènent au succès.

– Fait rarissime, le FC Sion n’a accueilli aucun joueur lors du mercato hivernal. En revanche, trois nouveaux membres (un directeur sportif, un recruteur et un coach mental) ont étoffé l’encadrement de l’équipe. Qu’en dites-vous?

– Ça ne me touche pas énormément, j’ai l’habitude de travailler avec d’autres gens. Mon staff direct, c’est l’entraîneur des gardiens Marco Pascolo, mon préparateur physique et Blaise Piffaretti [son assistant]. Après, on a dû se rendre compte, en haut du club, qu’on pouvait faire plus au niveau du recrutement. Quand on sait qu’avant de recruter Philippe Senderos, Arsenal était venu le visionner quarante-trois fois… Je trouve normal que celui qui paie des sommes importantes ait envie de réduire les risques d’erreur. Parce que lorsqu’on engage un joueur pour quatre ans, si ce n’est pas le bon, ça peut coûter très cher.

– Ne voyez-vous pas ces «transferts» comme une mise sous tutelle?

– Non. Je réaffirme que, même s’il est très présent autour du groupe, le président ne m’a jamais imposé un joueur. Je sais qu’il a son équipe en tête, mais il ne m’a jamais mis la pression pour me dicter ma composition. C’est la seule chose que je n’accepterais pas. Vis-à-vis des joueurs, ce serait impossible. Je n’ai pas le droit à ça, c’est une question de respect envers le groupe. Je ne prétends pas tout connaître, mais je veux prendre mes décisions librement. Tant que c’est comme ça, je peux vivre comme entraîneur. C’est l’élément primordial pour garder le respect.

– Et avec le nouveau coach mental, Jean-Christophe Bruniaux, comment cohabitez-vous?

– Il y a deux volets au travail d’un préparateur mental dans le football. D’abord, le collectif. Il a passé du temps avec le groupe pour rendre les joueurs encore plus compétiteurs et, en ce sens, ça complète mon travail à moi. Après, il y a le travail individualisé. C’est une aide à disposition des joueurs. Dans notre société, de toute façon, tout le monde sera bientôt coaché, en entreprise, dans la vie, partout.

– Oui, mais motiver les troupes, chauffer un vestiaire, ce sont vos spécialités! Vous n’avez quand même pas pu bien prendre le fait qu’on vous mette un préparateur mental dans les pattes…

– Je n’ai pas voulu le voir comme ça, dès le moment où je garde mes prérogatives. C’est vrai que cet aspect de mon métier m’a toujours passionné, mais je ne prétends pas ne rien avoir à apprendre. Il y a un échange entre nous, mais aussi une certaine confidentialité à propos de ce que les joueurs sont amenés à lui dire. C’est comme une espèce de secret médical.

– Que vous a appris Jean-Christophe Bruniaux ces dernières semaines?

– Ce n’est pas fait dans ce sens-là, je ne me considère pas comme son élève. Nous avons un nouveau collaborateur et je vais essayer d’en tirer parti au maximum. La pensée positive, je suis partisan aussi. C’est la meilleure façon d’aborder les problèmes, dans le travail comme dans la vie. Pour un entraîneur, être positif, on peut même dire que c’est la seule voie possible. On essaie de la mettre au fond pendant tout le match, on essaie, on essaie, on essaie et, des fois, on n’y arrive qu’à la 94e. Si on n’a pas cette persévérance et cette confiance, il faut aller faire du basket, où tu la mets deux fois sur trois dans le panier.

– Sion entame cette deuxième phase 4e avec 6 points de retard sur Lucerne. Pensez-vous pouvoir vous mêler à la lutte pour le titre de champion?

– J’estime que oui. Le groupe se connaît, il vit bien, nous avons les moyens de faire un bon championnat. Avec la stabilité de l’effectif, on a la chance de pouvoir se consacrer à l’amélioration de ce qui n’a pas fonctionné.

– D’un côté, vous pouvez rêver à un possible titre de champion le 25 mai prochain, de l’autre vous pourriez perdre votre boulot en cas de défaite dimanche à Neuchâtel… Que cela vous inspire-t-il?

– C’est le beau paradoxe du football! Moi je ne peux pas me poser les questions en ces termes. La seule question, c’est comment je peux gagner contre Xamax. Après, dans mon cinéma intérieur, je préfère me passer le film où on joue le titre à fond que le scénario catastrophe. On en revient toujours à la pensée positive.