Football

Bernard Challandes: «Xhallandes? Ça me plaît bien»

Arrivé en mars, le Neuchâtelois Bernard Challandes est invaincu à la tête de la sélection du Kosovo, qui aura ces dix-huit prochains mois deux opportunités de se qualifier pour l’Euro. L’entraîneur raconte la construction de l’équipe, les succès, la célébrité et sa découverte d’un pays en quête de reconnaissance

C’est peut-être la dernière aventure de Bernard Challandes. En mars dernier, l’entraîneur aux huit clubs en Ligue nationale (record officiel), aussi passé par les équipes de Suisse espoirs, a accepté de prendre les rênes de la jeune sélection du Kosovo, qui n’a été reconnue par l’UEFA et la FIFA qu’en 2016. Sa mission: bâtir une équipe performante dans un pays où la passion du football est manifeste, mais les structures encore balbutiantes et, implicitement, contribuer à le faire exister sur la scène internationale dix ans seulement après sa déclaration d’indépendance.

Huit mois plus tard, son bilan sportif impeccable lui vaut à Pristina une notoriété grisante. Invaincue après neuf matchs (sept victoires, deux nuls), son équipe a terminé en tête de son groupe en Ligue des nations et jouera en mars 2020 pour une place à l’Euro contre la Macédoine, la Biélorussie et la Géorgie dans le cadre des barrages de la Ligue D. A moins bien sûr qu’elle ne se qualifie via les éliminatoires classiques, dont le tirage au sort aura lieu ce week-end à Dublin. L’avion du sélectionneur décolle ce vendredi en fin de matinée. Nous le rejoignons dans le wagon-restaurant de l’Intercity 5 à destination de Genève-Aéroport.

Le Temps: Lisez-vous ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux?

Bernard Challandes: Pas du tout, pourquoi?

Récemment, le journaliste de la RTS David Lemos vous y a surnommé Bernard «Xhallandes»…

Ah, c’est pas mal, ça me plaît bien! Mes copains m’appellent plutôt «Challandixha». C’est la même idée et je trouve cela plutôt drôle. Cela laisse entendre que je m’identifie à mon équipe.

C’est le cas?

Bien sûr, c’est nécessaire. Un entraîneur doit entrer dans la culture du pays, de la région, du club qu’il entraîne. Les gens ont des habitudes particulières, des manières de fonctionner qu’il faut intégrer. Et en même temps, à ce stade du développement du football au Kosovo, il fallait sans doute un étranger à ce poste afin de faire évoluer les mentalités vers davantage de professionnalisme. C’est ce que le président de la fédération, malheureusement décédé depuis, m’a dit lorsqu’il m’a engagé. Etre Suisse est un avantage supplémentaire, car il y a des liens forts entre les deux pays. Il y a le souvenir du soutien pendant la guerre, la communauté kosovare très importante en Suisse… Les vols vers Pristina, quotidiens depuis Genève et Zurich, sont toujours pleins. Cela veut dire quelque chose.

Le parcours réalisé depuis votre entrée en fonction doit vous valoir une belle cote de popularité au Kosovo.

Même en Suisse! Des Kosovars m’abordent dans la rue pour me féliciter. Mais là-bas, c’est encore autre chose, oui. Quelqu’un a réalisé un montage photo de moi en Jules César, l’image a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux… Quand j’ai accepté le poste, c’était pour le football. Je n’avais absolument pas mesuré l’impact émotionnel que cette sélection pouvait avoir sur la population. Des grands-mamans totalement étrangères au sport viennent me remercier, me dire que je fais du bien au pays.

Je me rends compte aujourd’hui que je travaille dans une nation très jeune, qui a besoin de reconnaissance. Il y a encore des territoires auxquels on n’accède pas avec le passeport kosovar. Le gouvernement a demandé à intégrer Interpol, cela n’a pas encore été accepté. Le Kosovo doit se faire sa place. Alors, qu’il y parvienne déjà par le football, symboliquement, c’est fort.

Ces dix-huit prochains mois, vous aurez deux opportunités de qualifier votre sélection pour l’Euro. Comment évaluez-vous vos chances?

Par la voie classique, celle des éliminatoires, elles sont extrêmement minces. Nous allons affronter deux ou trois grosses équipes et ce sera évidemment difficile. Par contre, via la Ligue des nations, nous avons une carte à jouer: nous affronterons la Macédoine, puis le vainqueur du match Biélorussie-Géorgie. Ce sont des équipes qui ont plus d’expérience que nous, mais ce ne sont ni l’Allemagne ni le Brésil, alors on peut le faire.

La Ligue des nations a été très critiquée pour sa complexité et le fait qu’elle rajoute des matchs à enjeu dans un calendrier surchargé. Mais pour un pays comme le Kosovo, elle représente plutôt une aubaine, non?

C’est clair. Quand j’ai accepté le job de sélectionneur, cette compétition m’a tout de suite fait rêver. L’objectif n’était pas encore de remporter notre groupe, mais de construire une équipe. Le Kosovo avait terminé la première campagne qualificative de son histoire [pour le Mondial en Russie] avec un seul point en dix matchs. Je les ai tous regardés. J’ai vu qu’il y avait des joueurs de talent, mais pas d’équipe. Tous ne pensaient qu’à attaquer et dans le football d’aujourd’hui cela ne marche pas comme ça. Il fallait mettre autre chose en place.

Dans le contexte de la Ligue des nations, contre des équipes plus ou moins de notre niveau, nous avons pu le faire avec une certaine sérénité. Et, bonus, notre parcours a été couronné de succès.

Les éliminatoires pour l’Euro seront autrement plus compliquées. Vous craignez cette phase où il faudra que votre équipe réapprenne à perdre?

C’est évident. Les joueurs évoluent pour la plupart dans de bons championnats européens, ils connaissent le niveau et ils savent à quoi s’attendre. Le défi sera davantage de faire accepter ce qui nous attend à leur entourage, aux personnes extérieures. Il y a une chose qui m’énerve: après le tirage au sort, tout le monde va me dire que nous allons au-devant d’une mission quasi impossible, j’en suis sûr. Mais quand cela deviendra concret, les gens auront quand même de la peine à l’accepter. C’est toujours comme ça.

Prenez Xamax en Super League: tous les observateurs disaient que ça allait être dur, qu’il faudrait lutter, etc. Mais maintenant que l’équipe est dernière, qu’elle fait son chemin point après point, on sent bien que les gens sont un peu déçus, limite fâchés… C’est injuste. C’est pour ça que je garde les pieds sur terre par rapport aux louanges qu’on me chante actuellement: je sais que le vent peut tourner très rapidement.

La sélection du Kosovo est susceptible d’appeler beaucoup de binationaux, notamment Suisses. Les séduire, cela fait partie de votre rôle?

J’ai avec moi une liste de joueurs qui pourraient techniquement nous rejoindre. Nous les relançons. Nous leur manifestons de l’intérêt. Mais cela s’arrête là. Je ne suis pas homme à faire des promesses ou à exercer des pressions. Evoluer pour le Kosovo doit être le choix du joueur. Cela peut être un second choix, par exemple s’il sent que l’équipe d’Allemagne ne l’aura jamais dans le viseur, mais cela doit être le sien. Albian Ajeti, du FC Bâle, j'ai par exemple clairement vu qu’il s’orientait vers l’équipe de Suisse. Je le respecte complètement. Au contact des différentes familles, je vois que le dilemme existe et je crois qu’il ne faut pas forcer les choses. Mais c’est peut-être plus facile pour moi d’avoir ce recul que pour un Kosovar qui a fait la guerre et qui serait tenté d’en appeler à l’esprit patriotique des jeunes…

Mais vous avez travaillé pour l’Association suisse de football. Il n’y a pas une sorte de conflit moral à essayer de lui «piquer» des joueurs?

Pas du tout. Ce choix de nationalité sportive est une règle des instances internationales. Manifester de l’intérêt à un joueur qui a la possibilité d’évoluer pour le Kosovo, c’est lui donner les éléments pour se décider en toute connaissance de cause. Après, on pourrait discuter du versement d’indemnités de formation d’une fédération à une autre lorsqu’un joueur fait volte-face après avoir été sélectionné dans toutes les équipes de jeunes d’un pays, comme cela existe entre clubs, mais cette idée a déjà été rejetée par le passé.

Votre équipe du Kosovo est très jeune, avec une moyenne d’âge de 23,8 ans. Y retrouvez-vous l’esprit des Rougets, l’équipe de Suisse M21 que vous avez menée en demi-finale de l’Euro 2002?

Oui, complètement, et je travaille d’ailleurs de la même manière. J’essaie de fonder un esprit d’équipe, un côté clan. C’est ma façon de concevoir ce rôle de sélectionneur.

Vous êtes un meneur d’hommes charismatique, un motivateur. Comment transposez-vous cela dans un contexte où vous ne parlez pas la langue du pays?

J’étais personnellement opposé à l’idée d’engager un traducteur. On ne sait jamais comment les idées vont être interprétées. Alors nous avons choisi l’anglais comme langue pour le groupe. Le mien n’est pas parfait: si nous commençons à parler philosophie, je toucherai vite mes limites. Mais tant qu’il s’agit de football, aucun problème et la plupart des joueurs le parlent très bien. C’est notre dénominateur commun. Pour le reste, comme en équipe de Suisse, on entend de tout en fonction de qui discute avec qui. Albanais, allemand, français, tout se mélange. Et cela ne pose aucun problème. Cela témoigne bien de l’identité multiple de cette sélection.

Dans le livre récemment paru qui retrace la reconstruction de Xamax, on apprend que vous auriez pu reprendre l’équipe, alors en Challenge League, mais que vous aviez demandé une clause libératoire en cas d’intérêt d’une équipe nationale…

C’est exact. Je suis arrivé à un moment de ma vie où le travail journalier au sein d’un club peut me peser. C’est extrêmement prenant, cela demande une énergie folle, et quand l’équipe ne tourne pas, vous êtes invivable à la maison, vous dormez mal. Cela ne vous lâche pas. Diriger une sélection, c’est différent: ce sont des montagnes russes. Une période «chaude», une période plus calme. Cela me convient mieux désormais.

Lire aussi: Xamax, construction d'une «remontada»

Après l’Arménie, le Kosovo… Qu’est-ce qui vous motive, à 67 ans, à accepter des aventures pareilles?

La passion du football, quoi d’autre? J’ai encore envie de ces émotions fortes, d’aller sur le terrain, de préparer des entraînements, de diriger des matchs. Après, pourquoi l’Arménie et le Kosovo… Déjà, on ne m’a jamais appelé pour le Brésil! Mais oui, le voyage, la découverte, tout cela m’intéresse beaucoup.

Le Kosovo, ce sera votre dernier défi?

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que oui. Mais on ne sait jamais. Ce qui est sûr, c’est que le jour où une défaite me laissera de marbre, ou qu’un «péno» injustement sifflé ne me fera pas bondir de mon siège et hurler contre l’arbitre, c’est qu’il sera temps pour moi d’arrêter.

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