Régate

Bernard Stamm: «Si tu te prends la tête, ça devient une prison»

Bernard Stamm et Jean Le Cam filent vers une victoire attendue dans la Barcelona Race, tour du monde en double sans escales ni assistance. Le duo franco-helvétique vogue en tête de la flotte depuis le Pacifique Sud. Pourtant, la course fut tout sauf une sinécure

«Si tu te prends la tête, ça devient une prison»

Régate Bernard Stamm et Jean Le Cam naviguent en tête de la Barcelona Race, tour du monde en double sans escales ni assistance

Leur course fut tout sauf une sinécure

Ils ont quitté Barcelone le 31 décembre dernier. A deux sur un voilier de 18 mètres, celui-là même avec lequel Michel Desjoyeaux avait remporté l’édition 2007-2008 du Vendée Globe. Bernard Stamm et Jean Le Cam, deux loups de mer, que les aléas de la vie ont réunis pour ce tour du monde en double en à peine plus de 80 jours. Plus précisément 84 et des poussières. Ce sera leur temps de course quand ils franchiront la ligne d’arrivée, logiquement en vainqueurs, mercredi. Il est 9h30 lundi matin lorsque la voix du Vaudois, légèrement éraillée par le téléphone satellite, répond depuis le milieu de la Grande Bleue.

Le Temps: Comment vivez-vous les derniers jours de course?

Bernard Stamm: On va être content de retrouver la terre ferme, c’est sûr. Même si ça a pas mal ralenti ces dernières heures. C’est typique de la Méditerranée. Parfois, ça repart, parfois ça ralentit. Là, nous sommes au près (vent de face) avec 20 nœuds vent. On progresse.

– Vous êtes en tête depuis très longtemps. La victoire vous tend les bras ou restez-vous prudent en raison du fameux adage «tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie»?

– On est en tête depuis l’entrée dans le Grand Sud. Mais la course a changé quand le concurrent le plus proche a dû abandonner. 1000 milles d’avance, c’est beaucoup. C’est presque trop parce que tu ne peux rien contrôler. Après le cap Horn, notre route partait vraiment à l’est. Une route idéale mais si on s’était fait surprendre par l’anticyclone de Sainte-Hélène, on aurait pu tout perdre. Le contrôle des adversaires est impossible. On a pas mal surveillé ce qu’ils avaient comme météo derrière avant de faire nos choix stratégiques. C’est clair que, vu de la terre, ça pouvait paraître facile et notre avance a dû casser un peu le suspense.

– A vous écouter, vous aviez trop d’avance pour être sereins…

– 1000 milles avec ces bateaux-là, c’est vite rattrapé. Or suivant les endroits, le contrôle était impossible. Ça l’est si tu as 200 milles d’avance mais pas si tu en as 1000 ou 1200. Il y a des moments où l’écart latéral est tel que les autres, qui bénéficient d’un autre système météo, peuvent te repasser devant. La course n’a jamais été gagnée. Et on n’est pas arrivé. On a encore potentiellement du vent fort. On doit rester concentré.

– Quelles conditions avez-vous rencontrées dans le Grand Sud?

– C’était très très venté. Il y a des moments où il y avait tellement de mer qu’on ne parvenait pas à faire de la vitesse.

– Etait-ce dur physiquement?

– Surtout nerveusement. Physiquement, c’est lors de la remontée de l’Atlantique que c’était pénible. On était au près (vent de face) sur le même bord. On avait envie de marcher. Mais jusqu’au moment d’atteindre la côte marocaine, on était à quatre pattes à se tenir au bateau avec les mains. Cela dit, physiquement, la régate en double est moins contraignante qu’en solo. En revanche, nerveusement, c’est difficile car tu ne sais pas ce qui va t’exploser à la figure sur ces bateaux. Ça ne s’arrête jamais.

– Quand on met deux spécialistes du Vendée Globe sur le même bateau, ça donne quoi?

– Ça donne plus d’intelligence (rires). On ne tourne pas en rond comme ça peut arriver quand on est tout seul. Après, c’est clair qu’il vaut mieux bien s’entendre avec son binôme. Ce fut notre cas. Il y a de la confiance réciproque et on est beaucoup plus serein qu’en solitaire. On avance beaucoup mieux. Il n’y a aucune comparaison. Le solitaire est extrêmement contraignant au niveau du sommeil tandis que là, même si on dort peu, les moments où on peut le faire on sait que l’autre est là pour faire avancer le bateau. Du coup, on roupille vraiment. Quand on va se coucher on sait que l’autre pourra gérer seul.

– Donc pas d’hallucinations comme en solitaire. Jean Le Cam ne vous a pas pris pour sa belle-sœur comme il l’avait fait une fois avec une voile?

– (Il rigole) Non. On s’est mis dans le rouge quelques fois lorsqu’on devait régler des problèmes techniques. Il nous est arrivé d’être très fatigués mais pas au point d’avoir des hallucinations.

– Avec Jean Le Cam, vous êtes parti avec une valeur sûre…

– Les hasards de la vie ont fait qu’on s’est retrouvés sur le même bateau. Et parfois le hasard fait bien les choses.

– Passer plus de 80 jours dans un espace confiné avec la même personne n’est pas évident. N’a-t-on pas, par moments, envie de passer l’autre par-dessus bord?

– Non. A aucun moment. On est en course et donc occupé 24 heures sur 24 à faire marcher le bateau. Ce sont des machines complexes qui prennent tout notre temps. On a fait fonctionner l’engin et on ne s’est pas pris la tête. Il n’y avait pas d’ego mal placé. Est-ce l’expérience? De toute façon ça ne peut fonctionner que comme ça. Si tu commences à te prendre la tête, là pour le coup, ça devient une prison. On s’est très bien entendu. Bon, il me reste deux jours pour le jeter par-dessus bord. (Rires)

– Jean Le Cam a beaucoup d’humour. Avez-vous eu le temps de passer des bons moments?

– Il y a eu plein de moments de «déconne». Quand on avait l’assurance que le bateau marchait bien qu’on pouvait se permettre de plaisanter un peu.

– Qu’est-ce que ce tour du monde vous aura apporté dans votre parcours professionnel?

– Il m’a confirmé ce que je pense devoir faire au niveau de la préparation du bateau. On a réussi à le préparer à peu près correctement. Mais on a quand même eu de gros pépins qui nous ont pourri la vie même si ça ne s’est pas trop vu au classement. Des problèmes qui, en solitaire, auraient pu être éliminatoires. Chaque tour du monde est différent. On apprend tout le temps. Et on se remet en question en permanence.

– De quoi aurez-vous envie en posant pied à terre? D’une bonne bière ou d’un steak frites?

– On a envie de tout ce qui peut manquer en mer. Ça peut être une bonne bière, un coup de rouge, une salade ou des fruits. Mais on va surtout retrouver la famille, les copains et recommencer à parler à d’autres personnes.

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