Sport mécanique

A Berne, au temps où l’automobile était une fête

Plus de 350 voitures et 25 000 personnes se sont réunies autour d’un centre commercial bernois pour se remémorer les émotions du Grand Prix de Suisse, organisé entre 1934 et 1954 dans les bois de Bremgarten

Jean-Marc Rusconi a posé un genou à terre, ouvert sa boîte à outils et le capot latéral de sa voiture de toute évidence arrachée à un passé lointain. «Il s'agit d'une Amilcar C6 de 1927, lance-t-il. Il n'en reste que vingt dans le monde.» Pour les épicuriens de la mécanique, admirer les six cylindres de la bête tient de la pure gourmandise. Son propriétaire vaudois s'arrête pour discuter quelques instants puis retourne à ses boulons rutilants: il veut changer les bougies du moteur avant que ne vienne son tour d'entrer en piste, dans l'après-midi, au moment où la foule sera la plus dense. Son engin compte parmi les plus anciens de ceux qui garnissent le parking du centre commercial Westside, à l'entrée de Berne.

D'ordinaire s'y serrent berlines modernes et monospaces familiaux, mais ce dimanche se tient une journée commémorative du Grand Prix de Suisse, disputé de 1934 à 1954, arrêté par la loi fédérale à la suite du traumatisme d'un terrible accident survenu en 1955 aux 24 Heures du Mans (84 morts). C'est la troisième fois après 2009 et 2012 que les organisateurs parviennent à maîtriser toutes les chicanes administratives pour mettre sur pied la manifestation. Elle accueille environ 350 véhicules dits «historiques» et attend plus de 25 000 visiteurs.

Singularité forestière

Dans l'immense centre commercial, qui n'aura jamais été aussi animé alors que tous les magasins sont fermés, déambulent les passionnés en combinaison de course vintage. Président de la société Grand Prix Suisse Berne Memorial, Daniel Geissmann s'agite pour régler les derniers détails en soulignant l'enjeu du rendez-vous. «Nous célébrons une époque révolue. Il y a la course en elle-même, qui avait à l'époque une renommée comparable au Grand Prix de Monaco et qui était cruciale pour l'Allemagne, qui pouvait y présenter sa technologie sur un territoire neutre. Et puis il y a l'histoire de la ville: nous célébrons un temps où Berne était une métropole européenne de premier plan, qui a petit à petit perdu de son importance...»

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Depuis la victoire de Juan Manuel Fangio le 22 août 1954 lors du quatorzième et dernier Grand Prix de Suisse à domicile (deux éditions seront organisées en 1975 et 1982 à Dijon), le circuit de Bremgarten a disparu, son tracé transpercé par les constructions autoroutières, sa singularité forestière adoptée par les promeneurs. Alors les bolides d'époque s'affrontent aujourd'hui sur un itinéraire fermé pour l'occasion entre Frauenkappelen, Riedbach et Oberbottigen, dans ce qui tient davantage de la parade à grande vitesse que de la véritable course effrénée. «Nous ne devons pas dépasser les 100 kilomètres/heure, et il faut respecter les limitations dans les villages», ronchonne un participant en lustrant la carrosserie de son bolide.

Mais de toute façon, personne n'a fait le déplacement mû par l'esprit de compétition. Ou alors est-il d'un tout autre ordre: sur le parking du Westside, c'est à qui aura la plus belle, la plus ancienne, la plus inattendue ou la mieux restaurée des voitures exposées. Une dizaine d'entre elles ont vraiment participé au Grand Prix de Suisse. Des Auto Union allemandes, des Maserati italiennes, des Amilcar françaises. Leurs propriétaires en détaillent l'histoire et les performances avant d'aller eux-mêmes s'émerveiller devant des véhicules qu'ils n'ont parfois jamais vus.

Universelle passion

«C'est ce qu'il y a de génial dans ce genre de journée: je peux faire la connaissance d'autres fous comme moi», témoigne Peter Pfirter, accoudé à sa Porsche 356 rouge. Cet élégant Bâlois de 68 ans installé à Vouvry, dans le Bas-Valais, est tombé amoureux des Volkswagen en achetant une première Coccinelle pour 100 francs lorsqu'il avait 17 ans. Puis tout s'est enchaîné. «J'ai eu l'occasion d'acheter une Porsche accidentée, ce qui m'intéressait car la mécanique est compatible avec celle de VW. J'ai pris le moteur et je l'ai installé sur un bus VW. Et, bon, de fil en aiguille, j'ai eu envie d'acheter une première Porsche.» Il en possède aujourd'hui plusieurs, dont celle qu'il est venu «rouler» à Berne. Un modèle en quelque sorte unique. «Regardez au-dessus des roues, cet élargissement de la carrosserie... Ce n'est pas d'origine. Cette voiture a été trafiquée. Mais, comme c'était dans les années 1970, elle reste homologuée malgré cela», sourit-il.

Le badaud peut se moquer des vieilles bagnoles comme de son premier tricycle et passer un bon moment sur le parking du Westside, à écouter les mille histoires qui s'y racontent. Le concept de passion est universel. «D'où me vient mon goût pour ces voitures? Vous êtes drôle, vous, rigole Guy Clavel, avec accent et gouaille certifiés du Gros-de-Vaud. C'est une collection comme toutes les collections: vous achetez une pièce, puis vous apprenez des choses sur une époque ou un modèle et, en fonction de la place et du budget dont vous disposez, vous complétez petit à petit...»

Notre homme, président de la section suisse du Club Amilcar – une marque disparue en 1939 –, ne révélera pas le nombre de «pièces» qu'il possède, «question de discrétion», mais il n'est par contre pas avare de bons mots. «Vous connaissez l'expression: Amilcar un jour, Amilcar toujours. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que, puisque la marque n'existe plus, il faut se débrouiller pour tout ce qui est restauration. Donc, on tisse un réseau international, au sein duquel se développe une certaine solidarité. Ah, collectionner Amilcar, c'est plus dur que MG ou Mercedes, des constructeurs qui peuvent encore fabriquer certaines pièces de rechange!»

Gare au chien qui dort

Jean-Marc Rusconi, qui a fini de bricoler ses bougies, rigole aux blagues de son camarade. Lui parvient assez clairement à expliquer sa fascination pour les bolides des années 1920. «Cette période restera comme un âge d'or, affirme-t-il. Tout ou presque a été inventé à ce moment. Il y avait des courses partout et tout le temps. Aujourd'hui, la voiture est devenue un simple moyen de transport, et encore elle est de plus en plus décriée. Avant, la course automobile était la fête du progrès, la célébration de la technologie.»

Les temps ont bien changé. Tout le monde en est conscient sous le soleil bernois. A chaque journée commémorative du genre, il se trouve des riverains pour râler contre les moteurs qui pétaradent, un bruit d'autrefois. En juin dernier, à Zurich, la tenue exceptionnelle d'une course de Formule E n'a pas été sans protestations. Si jamais l'envie prenait à quelques mordus d'exhumer le Grand Prix de Suisse pour de vrai, jamais un circuit comme celui de Bremgarten, avec ses arbres et ses animaux comme autant de multiplicateurs du facteur risque inhérent à l'exercice, ne serait accepté.

Alors, on s'en tient à la commémoration. Au plaisir du souvenir. «En allemand, nous avons l'expression «keine schlafenden Hunde wecken» [il ne faut pas réveiller un chien qui dort] pour dire que les vieilles querelles ne doivent pas être ravivées, souligne l'organisateur Daniel Geissmann. Notre événement commémoratif ne porte aucun message politique. Nous voulons juste revivre, pendant une journée, les émotions du passé.»


A voir

Le Musée d'histoire de Berne consacre actuellement une exposition aux courses organisées en 1934 et 1954 sur le circuit de Bremgarten. Voitures, héros et traditions d'antan sont montrés, décrits et analysés avec plus d'un demi-siècle de recul. Plus d'informations sur www.bhm.ch

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