Au moment où débutent les essais officiels de la saison 2005, Bernie Ecclestone, le grand argentier de la Formule 1 depuis près d'un quart de siècle, se prépare à une année difficile. Celui qui détient le vrai pouvoir de l'énorme business qu'est devenue la F1 - les gains générés par le championnat du monde sont estimés à 800 millions de dollars par an – se retrouve dans une situation inconfortable, et sur le point de perdre une bonne partie de son influence avec la remise en cause de sa mainmise sur un sport hautement lucratif.

D'une part, l'Association des constructeurs, mécontente de la part trop «menue» qui lui revient sur cette manne, menace sérieusement de créer une compétition parallèle ces prochaines années. D'autre part, les banques majoritaires au sein de la holding qui gère les droits de la Formule 1 ne contrôlent pas le conseil de direction. Via une procédure judiciaire, elles entendent inverser la situation en tentant un putsch contre l'omnipotent boss de la F1. Manœuvre qui possède des chances d'aboutir.

Pour Ecclestone, les ennuis ont commencé de manière insidieuse lorsque, au début des années 2000, l'homme d'affaires anglais a pensé réaliser une formidable opération en concrétisant la vente de 25% des parts de la SLEC – une société placée sous le nom de la femme de Bernie Ecclestone et présentée comme la holding détenant les droits commerciaux de la F1 —, à la société EM-TV de Thomas Haffa puis 50% supplémentaires à l'Allemand Leo Kirch, alors à la tête d'un puissant groupe multimédia. Quand, quelques mois plus tard, EM-TV a été déclarée en faillite, Kirch, initialement associé à Haffa, s'est retrouvé à la tête de 75% de la SLEC et donc détenteur de la majorité des droits commerciaux de la F1. C'était avant que le groupe du magnat ne sombre à son tour dans une faillite dévastatrice.

De manière mécanique, les banques américaines JP Morgan et Lehman Brothers, ainsi que l'allemande Bayerische Landesbank, créancières, sont alors devenues propriétaires des droits TV de la F1 qu'ils ont regroupés sous le nom d'une nouvelle société nommée Speed Investments, avant de savoir qu'en faire. Mais avec un sérieux problème à la clé: comment faire fructifier ce bien, alors que le métier de banquier n'a rien à voir avec celui d'organisateur d'une compétition sportive à l'échelle mondiale?

La faillite de Kirch a par ailleurs mis en appétit plusieurs des grands constructeurs impliqués en F1 (Renault, Fiat pour Ferrari, Daimler-Chrysler pour Mercedes et BMW), et désireux de récupérer une plus grande part des bénéfices tirés des courses de F1 dont ils sont les principaux animateurs. Regroupés au sein d'une nouvelle société (GPWC pour Grand Prix World Championship), les constructeurs ont tenté de s'approprier une partie des parts de la SLEC, tout en brandissant la menace d'organiser leur propre championnat de F1 à partir de 2008. Cette éventualité suicidaire reste d'actualité.

Pourtant, Ecclestone n'a jamais pris cette possibilité au sérieux et, surtout, n'a pas perdu la main sur la manne des Grands Prix. Une position de monopole que les banques ont dénoncée en portant l'affaire devant la Haute Cour de Londres. Qui leur a, en partie, donné raison en novembre dernier, jugeant caduque la nomination de l'avocat genevois Luc Argand, un proche d'Ecclestone, il y a deux ans à la tête de Formula One Holdings (FOH), structure dormante qui encadre la société Formula One Management (FOM), laquelle gère les activités commerciales de la F1 et chapeaute Formula One Administration (FOA). Ecclestone prétend que ce n'est pas la SLEC, mais la FOM et la FOA qui recèlent les véritables valeurs de la Formule 1.

De fait, bien que contrôlant 75% du capital de la SLEC, les banques n'avaient pas la majorité au sein du comité directeur de FOH, en raison de la position contestée de Me Argand et de son épouse Emmanuèle, également membre du comité directeur.

Le juge a cependant estimé que la nomination des époux Argand était invalide et qu'il revenait à Speed Investments de choisir ses représentants au comité directeur de FOH, faisant basculer la majorité en faveur des banques. Les 25% restants de SLEC appartiennent à la famille Ecclestone via la société Bambino Holdings que gèrent les deux époux Argand.

Il faut savoir que Bernie Ecclestone apparaît rarement clairement – hormis sur les circuits – dans toutes les affaires de Formule 1 et a le don d'en fractionner ses activités jusqu'à semer les plus fins limiers de la finance. Mais cette fois, ce sont des banquiers qui ont agrippé l'os de la F1 et n'ont pas l'intention de le lâcher…