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Dix ans, vingt ans ou trente ans après, les ennemis d’hier sont en fait souvent devenus des amis. La rivalité a fait place à l’amitié, la défiance à la connivence. Ce n’est pas systématique, mais c’est assez fréquent.
© Adrien Quan

Rivalités  

Et bien si, ils passent leurs vacances ensemble

Au coude à coude ou tête contre tête, ils ont passé leur carrière à s'affronter, se frotter, se détester. La retraite venue, ces anciens champions se sont aperçus qu'ils étaient faits du même bois, que leur rivalité avait sculpté

C’est une phrase que Thierry Roland a laissée à la postérité. Un tacle trop appuyé, une réaction un peu vive, deux adversaires qui se «cherchent», front contre front, yeux dans les yeux, et l’ancien commentateur de TF1 balançait sa réplique culte: «Ah, ces deux-là, ils ne passeront pas leurs vacances ensemble…»

Euh… pas tout à fait Thierry.

Dix ans, vingt ans ou trente ans après, les ennemis d’hier sont en fait souvent devenus des amis. La rivalité a fait place à l’amitié, la défiance à la connivence. Ce n’est pas systématique, mais c’est assez fréquent. C’est l’ancien basketteur Jacques Cachemire, légende de l’équipe de France des années 1970, qui nous en a fait prendre conscience à la mort d’Alain Gilles en novembre 2014. Gilles-Cachemire, Villeurbanne-Antibes, une décennie de duels en mini-shorts et chaussettes longues. «C’est toujours avec ceux avec qui l’on s’est mis les plus belles «peignées» sur le terrain que l’on devient le plus ami après», avait dit Cachemire aux journalistes présents aux obsèques de «Gilou».

Charmer la maman d’abord

L’une des plus célèbres rivalités du basket est celle qui opposa Larry Bird et Magic Johnson. Boston contre Los Angeles, Celtics contre Lakers, East Coast vs West Coast. Trois finales NBA (1984, 1985, 1987), plus une finale universitaire (1979). Bien peu auraient alors parié sur leur amitié. Aujourd’hui, c’est justement cette ancienne rivalité qui les lie. «Pas besoin de se voir ou de se téléphoner», dit Magic. «On est liés et on le sera jusqu’à la tombe», confirme Bird dans un documentaire.

Le tournant a lieu à l’été 1985. Leur équipementier commun les réunit pour le tournage d’une publicité. Magic Johnson se retrouve chez Larry Bird, alors qu’ils ne se parlaient pas et ne se serraient même pas la main. A la pause, Magic part déjeuner, mais Larry le retient: «Ma mère a préparé le repas.» Touché, la star californienne redevient Earvin, le gars du Michigan. «Il a charmé ma mère. Il charme tout le monde», admet Bird, qui attendra tout de même la fin de leur carrière respective pour sympathiser totalement.

Parce que c’était lui, parce que c’était moi

En décembre 2013, les téléspectateurs de la chaîne anglaise ITV eurent la surprise de découvrir Roy Keane et Patrick Vieira face à face et se sourire. Certes, il avait fallu deux ans pour convaincre l’ancien milieu de terrain de Manchester United, mais son respect pour l’ex d’Arsenal n’était pas feint. «Ce n’était pas à lui que j’en voulais», dira l’Irlandais. «J’ai toujours aimé jouer contre lui», répondra le Français.

En Suisse, les retrouvailles du défenseur latéral Ludovic Magnin et de l’attaquant Carlos Varela ont souvent fait des étincelles. Aujourd’hui, ils en rigolent. «On avait les deux des caractères de cochon, dit Magnin. Mais en dehors du terrain, on s’est toujours bien entendus. Les sportifs de haut niveau, en tout cas les footballeurs, ont souvent une double personnalité. Ils peuvent être très calmes, en général, mais se révéler de véritables psychopathes en compétition. Je peux vous dire qu’Oliver Kahn dans un tunnel de vestiaire, c’était quelque chose… Ma femme regrette d’ailleurs que je ne joue plus, parce que j’évacuais mon côté démon.»

Klammer, Russi, Collombin, rivalité à trois

Les rivalités sont d’autant plus fortes qu’elles sont exacerbées ou exagérées par les médias. Quoi de plus évocateur et de plus vendeur qu’une belle opposition de styles? Le nazi contre le Noir (Lutz Long et Jesse Owens), le play-boy contre l’austère (James Hunt et Niki Lauda), la ville contre la campagne (Jacques Anquetil et Raymond Poulidor), le talent contre le travail (John McEnroe et Björn Borg), l’homme libre contre l’esclave (Mohammed Ali et Joe Frazier). En Suisse, c’est souvent le Welsche contre le Bourbine, comme du temps de Roland Collombin et Bernhard Russi.

«En fait, la rivalité sportive avec Bernhard Russi n’a jamais vraiment existé, avoue Roland Collombin. Quand j’ai commencé à gagner, il ne m’a plus battu, donc l’affaire était réglée. C’était davantage symbolique. Les rivalités dopent l’intérêt autour du sport et, parmi les Suisses qui aimaient le ski, certains aimaient le côté propre et sérieux de Russi, d’autres le cascadeur que je pouvais être. Les journaux en rajoutaient et nous étions d’accord de jouer le jeu… Mais au fond, on était déjà copains. Moi, j’étais parfois critiqué en Valais. Je me suis rendu compte que Bernhard me défendait dans la presse alémanique, qu’il leur expliquait qui j’étais. Lui, il avait compris que sous mes airs de noceur, je m’entraînais sérieusement.»

La même approche de la vie

En novembre 2015, Bernhard Russi était à Martigny-Bourg (un peu en retard) pour l’inauguration de La Streif, le bar à raclette de «La Colombe». Il y avait aussi Franz Klammer, l’autre grand rival des années 1970. «Avec Franz, on se voit chaque année à Kitzbühel. Il m’a invité pour ses 50 ans, ses 60 ans. Mais à l’époque, on n’était pas trop copains, c’est sûr. Pour lui, j’étais une véritable obsession, il l’a d’ailleurs dit dans un livre.» «Notre rivalité est devenue de l’amitié, nous confirma ce soir-là l’Autrichien. Roland me battait très souvent, j’étais bien obligé de m’intéresser à lui. Petit à petit, j’ai vu qu’on avait la même approche du ski et de la vie.»

Le trio avait rendez-vous le lendemain pour aller skier à Verbier. «Depuis la fin de nos carrières, nous sommes de vrais potes, se réjouit Roland Collombin. On se voit cinq ou six fois par année lors de différents événements, de parties de golf. Au fond, je pense qu’une rivalité, même gonflée par le public et les médias, cela crée des liens entre athlètes.»

«Tu me dois tout»

En France, le psychologue du sport Jean-Paul Labedade a travaillé sur cette notion de rivalité, qu’il décrit comme «l’essence même de la compétition». Il cite pour preuve la fameuse phrase de Mats Wilander à Yannick Noah: «Tu me dois tout.» «Imagine, avait développé Wilander, si j’avais gagné contre toi la finale de Roland-Garros en 1983 et perdu celle de 1988 contre Henri Leconte…»

«On ne concourt jamais tout seul et la rivalité permet de donner le meilleur de nous-même, estime Jean-Paul Labedade. Mais dans le conflit, l’athlète est obligé de faire abstraction de la personnalité de l’autre. Celui qui commence à trouver son adversaire beau gosse ou sympa a perdu d’avance. Une fois que ce temps de la confrontation est terminé, on devient disponible pour une autre rencontre, plus enrichissante. La relation se transforme, de conflictuelle à pacifiante, et l’on peut restituer l’autre dans son intégralité. Ne plus le voir seulement comme un adversaire, c’est lui rendre justice et, d’une certaine manière, se rendre justice à soi-même. La complétude que l’on peut découvrir alors est très importante, pour soi comme pour l’autre. En fait, on comprendrait mal que la rivalité survive à la compétition, parce qu’elle n’a plus d’objet.»

Confidences intimes

Ce parcours décrit par le psychologue se reflète entièrement dans l’histoire des relations entre Ayrton Senna et Alain Prost. Le Français de Nyon a souvent raconté comment il s’était rapproché de Senna à la fin de sa carrière, qui précéda de très peu celle du Brésilien, tué le 1er mai 1994 sur le circuit d’Imola. «Quelques jours avant ce Grand Prix, il m’avait appelé pour me faire part de choses très privées. Il m’avait parlé comme il aurait parlé à son meilleur ami. J’en étais, à la fois, fier et gêné», raconta Prost en 2014 dans Paris-Match. La veille de la course, Senna enregistre même un message pour le magazine Auto-Moto: «Alain, tu me manques.»

«Dès l’arrêt de ma carrière, j’ai découvert un autre Senna, nous raconta Alain Prost au Salon de l’auto 2016. Il était soudain devenu chaleureux, humain, volubile. J’ai compris alors pourquoi il avait été si distant toutes ces années. Il m’avait pris comme modèle à dépasser, j’étais devenu sa raison de courir. Ses excès étaient dus à cette obsession.» Senna ne voulait pas gagner, il voulait battre Prost. Lorsque Prost arrêta la compétition, Senna perdit le goût de la victoire.

Des liens distendus mais indéfectibles

A Roland-Garros, la programmation de la seconde semaine est complétée par le Trophée des légendes. Une exhibition réunissant d’anciens grands champions, organisée par le Franco-Iranien Mansour Bahrami. Cette année, il y avait Sergi Bruguera, Goran Ivanisevic, Andrei Medvedev, Pat Cash, Martina Navratilova, Arantxa Sanchez. Une matinée était consacrée à des rencontres avec la presse. Bien sûr, John McEnroe a fait du McEnroe, irascible et pressé d’en finir, mais les autres étaient contents d’être là et de passer un moment ensemble. «Ils ont enfin le temps de se parler», se félicitait Mansour Bahrami.

Chris Evert manquait à l'appel, mais Martina Navratilova parla (encore) de son éternelle rivale. «On était très copines, on partageait même parfois les chambres d’hôtel pour économiser. Et puis, lorsque j’ai vraiment voulu être meilleure qu’elle, cette amitié était un peu gênante. On a été moins proches durant quelques années avant de nous retrouver. J’ai partagé avec elle des choses que je n’ai partagées avec aucune autre personne.»

Roger Federer et Rafael Nadal, désormais plus proches

C’est peut-être ce qui est en train d’arriver à Roger Federer et Rafael Nadal, beaucoup plus proches depuis que leur rivalité s’est atténuée. L’Espagnol et le Suisse se sont toujours témoigné publiquement un mutuel respect qui n’empêchait pas de part et d’autre quelques vacheries en privé. Lorsqu’ils se sont retrouvés les deux, blessés, en plein doute, à l’inauguration de l’académie Nadal à Majorque en octobre 2016, il y a eu soudainement dans leur complicité une sincérité nouvelle. Chacun comprit ce qu’il devait à l’autre: ses plus grandes victoires et ses meilleurs souvenirs. La meilleure part de lui-même.

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