Aux échecs, la place réservée au hasard est souvent congrue. Mais il fait parfois bien les choses. Comme dans le cadre du Festival international d'échecs de Bienne où deux jeunes champions se sont retrouvés, contre toute attente, embarqués dans le même tournoi de grands maîtres. D'un côté, un Allemand, Dimitri Bunzmann, 17 ans seulement et – déjà – second meilleur junior de la planète. De l'autre, un Israélien, Boris Avrukh, à peine 21 printemps, ancien champion du monde des moins de 12 ans.

Leur particularité? Ils ne se connaissaient pas. Et pourtant, les deux sont originaires du… Kazakhstan, les deux sont Russes et les deux ont choisi l'exil sous des cieux plus cléments que leur république d'Asie centrale, indépendante depuis 1994. «Il n'est pas facile pour un amateur d'échecs de percer, admettent-ils. Mais si en plus vous n'êtes pas un pur Kazakh, c'est presque impossible!» Tout comme en Ouzbékistan, seconde étape de la vie de Dimitri Bunzmann. «Ceux qui ne parlent pas l'ouzbek sont systématiquement pénalisés, ce nationalisme est douloureux à vivre.»

Grande ambition

Le Festival de Bienne a vu passer la quasi-totalité des stars des soixante-quatre cases. Kasparov, Anand, Kramnik, Shirov, Karpov, Kortchnoï, tous sont venus au moins une fois ici. Mieux: quatre des sept meilleurs grands maîtres actuels (Anand, Shirov, Gelfand et Karpov) ont décroché sur sol seelandais une médaille d'or. Sans parler de ces petits génies qui débarquent inconnus au festival et qui confirment peu après. Dimitri Bunzmann et Boris Avrukh sont deux noms qui devraient rallonger la liste. Leur ambition est à la mesure de leur talent. «J'ai terminé mon école obligatoire depuis quatre jours, quel soulagement! Je passe professionnel et je vise une place dans les dix premiers mondiaux, explique Dimitri Bunzmann, réservé dans la vie, mais tranchant sur l'échiquier. En principe, si vous voulez vraiment percer, le temps est compté jusqu'à 20 ans.»

Les études ne sont pas non plus la tasse de thé de Boris Avrukh: «Quand je suis devenu champion du monde en 1991, dans le Wisconsin, j'ai reçu une bourse pour une année gratuite à Jacksonville, à l'Université de Floride. Mais j'accorde toute ma priorité aux échecs.» Avrukh est devenu un visiteur assidu de l'Académie Kasparov, créée à l'initiative du champion du monde à Tel-Aviv. Même si actuellement, engagé à l'armée, il ne peut pleinement se consacrer à sa passion.

Les échecs occupent une place de choix dans les pays de l'ex-URSS. Mais à des degrés moindres selon les républiques. «Au Kazakhstan, le sport le plus populaire reste la boxe», précise Boris Avrukh, qui s'est lancé dans le jeu des rois à 6 ans. Né en 1983 dans une petite ville kazakhe, Dimitri Bunzmann a suivi ses parents à Samarcande, seconde ville d'Ouzbékistan. Il a ensuite jeté son dévolu sur Berlin, rejoignant une partie de sa famille qui y résidait déjà. L'intégration fut difficile, les Bunzmann bénéficiant du statut de réfugiés politiques, sans grandes ressources.

Entraînements intensifs

Boris Avrukh a grandi à Karaganda, ville kazakhe de 800 000 âmes, avant de bifurquer sur Beer-Sheva, dans le sud d'Israël. Et de littéralement exploser. «Avant, je n'avais qu'un entraîneur occasionnel pour me guider, explique-t-il. En Israël, j'ai bénéficié de meilleures structures, reçu des ordinateurs, des programmes adéquats et des entraînements intensifs.» Les résultats s'en sont ressentis et l'an passé, Boris Avrukh a réussi, avec 8 points sur 10, le meilleur score individuel aux Olympiades (le plus grand rendez-vous échiquéen par équipes), devançant même les représentants russes et américains.

Dans la capitale allemande depuis l'âge de 10 ans, l'empereur Dimitri a longtemps plafonné, le temps de trouver ses marques, décrochant quand même des places d'honneur dans les différents championnats du monde. Le déclic s'est produit en 1998, en remportant quasiment coup sur coup cinq tournois de premier plan, dont quatre de grands maîtres. «J'étais sur un nuage, je ne savais pas ce qui se passait», se souvient-il. Aujourd'hui, seul le Hongrois Peter Leko (actuel No 10 mondial) le surpasse chez les moins de 20 ans.

Chez les «adultes», Bunzmann est coiffé du matricule No 88 et peut se vanter d'être le seul membre des 100 meilleurs au monde à ne pas encore détenir le titre de grand maître. Ce qui ne saurait tarder, sa marge de progression étant jugée bien réelle. «En plus, je n'ai pas vraiment de style particulier, je suis imprévisible.» Il est vrai un peu moins depuis qu'il a trouvé ses marques en Europe occidentale, avant peut-être de s'envoler vers les Etats-Unis.