Football

«Big Sam», la face sombre de la Premier League

L’équipe d’Angleterre affronte Malte samedi 8 octobre avec un sélectionneur intérimaire, Gareth Southgate, promu après le scandale qui a coûté sa place à Sam Allardyce. Stéphane Henchoz explique pourquoi il n’a pas été surpris

Les révélations du Telegraph qui ont contraint Sam Allardyce à démissionner de son poste de sélectionneur de l’équipe d’Angleterre ne m’ont pas surpris. L’an dernier, dans une précédente chronique consacrée aux entraîneurs anglais, j’avais qualifié certains coaches d'«escrocs du football». Je pensais à Harry Redknapp et à «Big Sam» Allardyce. En Premier League, les joueurs parlent pas mal entre eux et beaucoup de rumeurs circulaient, toujours autour des mêmes noms.

Redknapp s’est fait pincer il y a quelques années, il dirige actuellement la sélection de Jordanie. Allardyce, qui avait échappé de peu au couperet à l’époque, est en partance pour les Etats-Unis, après un seul match à la tête de l’équipe d’Angleterre. On peut se demander pourquoi quelqu’un qui a 60 ans, un très bon salaire et qui occupe depuis peu ce qu’il considère lui-même comme «le job de ses rêves», prend le risque de tout perdre pour gagner un peu plus d’argent… La réponse est: greedy, l’attrait de l’argent facile. Dans ce milieu, l’argent appelle l’argent. Dans quel autre domaine peut-on vous proposer 400 000 £ pour un aller-retour à Singapour et Hong-Kong? C’est un engrenage, dans lequel d’autres avant eux ont mis le doigt, comme Sven-Göran Eriksson, un autre ancien sélectionneur anglais.

Le moyen de gagner de l’argent sur un transfert est simple. Si le club vendeur demande 10 millions pour son joueur, le club acheteur facture l’achat à 12 millions: 10 pour le club vendeur et 2 pour l’agent qui en reverse ensuite une partie à l’entraîneur qui a permis la transaction. Tout cela passe au-dessus de la tête du joueur qui ne voit que le contrat qu’il signe. Il est évidemment très difficile d’obtenir des preuves mais il suffisait de constater le nombre impressionnant de transferts que réalisaient à chaque mercato les clubs entraînés par Redknapp et Allardyce pour se douter qu’il y avait derrière tout cela d’autres intérêts que le renforcement de l’équipe.

Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de détourner de l’argent sur un transfert et d’ailleurs, dans l’enregistrement vidéo du Daily Telegraph, «Big Sam» prévient bien ses interlocuteurs «qu’il ne faut surtout pas toucher à ça». Les transactions sont beaucoup plus surveillées mais établir que le prix d’un joueur a été surévalué demeure quasi impossible à prouver. Prenons le cas de Paul Pogba; pour moi, ce n’est pas Messi et 120 millions de francs, c’est 60 de trop. Mais d’autres mettront dans la balance sa valeur commerciale, son potentiel marketing et vous pouvez débattre toute la nuit sur sa valeur «réelle».

Les rapports entre les coachs et les agents demeurent très étroits. C’est inévitable. Si vous êtes entraîneur et que vous avez besoin d’un bon latéral, vous avez le choix entre plusieurs dizaines de noms potentiels. L’agent qui vous amènera la recrue qui donnera satisfaction vous sera d’un grand secours. Et très vite, vous allez nouer une relation privilégiée avec lui parce que vous avez confiance.

Prenons un exemple avec un jeune entraîneur et un jeune agent dans un club qu’on pourrait situer au nord de Lisbonne. Le jeune entraîneur est talentueux et ambitieux mais son club n’a pas de grands moyens financiers. Grâce à ses réseaux, l’agent lui propose deux très bons Brésiliens. L’équipe flambe, l’entraîneur a du succès et les deux Brésiliens sont revendus 30 millions deux ans plus tard. Le coach signe en Premier League, et comme il a confiance en l’agent, il l’introduit sur le marché anglais. L’agent signe de nouveaux joueurs, plus connus parce que le club anglais a beaucoup plus de moyens. Son nom apparaît dans les journaux, les joueurs apprennent à le connaître et comprennent vite qu’il faut être avec lui s’ils veulent à leur tour signer dans le grand club. De fil en aiguille, tous les meilleurs joueurs sont sous contrat avec lui, ou passent par lui.

A force, cela peut créer des conflits de loyauté. Parce que l’agent a les meilleurs joueurs, mais aussi d’autres moins bons qu’il doit également placer. Il demande alors à l’entraîneur de lui renvoyer l’ascenseur. «Je t’ai donné trois super joueurs, tu me débarrasses de ce cadavre». On voit alors se réaliser des transferts sans logique sportive, comme lorsque Chelsea a pris Falcao à Manchester United, et d’autres franchement aberrants. Quand Steven Fletcher, qui ne marque pas à Sunderland et dont personne ne veut en Premier League, se retrouve à l’OM, cela n’a ni queue ni tête!

Placer quelques joueurs médiocres dans une transaction fait aussi partie des classiques des transferts. Sachant que son joueur est courtisé par quatre ou cinq grands clubs, l’agent choisira celui qui acceptera de prendre dans la transaction trois autres de ses protégés. Dans le lot, il y en a un qui peut rendre service, un vieux cheval bon pour l’abattoir et un troisième dont tout le monde sait pertinemment qu’il sera prêté à Derby County au bout de trois mois. C’est comme cela que ça fonctionne.

A propos de transfert, j’ai failli jouer pour «Big Sam». Lorsque j’ai quitté Liverpool, je devais aller à Bolton. J’avais passé la visite médicale et le contrat était prêt. Le soir, je devais dîner avec Allardyce et signer mais je ne le «sentais» pas. Toute la journée, j’avais dû me soumettre à une série de tests physiques, alors que j’avais tout de même déjà disputé quelques matches avec Liverpool, et subir trois heures d’IRM: les deux genoux, les deux chevilles, les deux épaules. A la fin, je n’en pouvais plus et j’ai demandé une nuit de réflexion avant de me décider. Trois jours plus tard, je signais au Celtic de Glasgow.

Paradoxalement, c’était un manager très novateur, qui s’entourait d’un staff fourni. Il était précurseur en matière médecine alternative, d’analyse statistique, de mesure GPS. Pour le jeu en revanche, c’était un adepte du bon vieux «kick and rush», si old school qu’on faisait même une préparation spécifique avec Liverpool avant d’affronter ses équipes. «Big Sam» n’a jamais su se défaire des mauvaises habitudes du football anglais.


*Ancien défenseur de Liverpool et de l’équipe de Suisse, Stéphane Henchoz intervient régulièrement dans «Le Temps»

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