Onze millions de demandes pour à peine plus d'un million de billets. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Et disent combien les efforts pour éradiquer la revente illicite de tickets pour l'Euro 2008 sont vains. «Nous avons des gens à l'UEFA qui ne font que ça, chasser les fraudeurs. Mais c'est une lutte difficile. La demande excède tellement l'offre que c'est la porte ouverte à toutes les tentations, facilitées par Internet, explique Philippe Margraff, directeur commercial de l'UEFA. Nous luttons contre ce phénomène pour deux raisons. L'aspect sécurité car, en principe, nous disposons d'indications concernant les acheteurs. Et l'aspect commercial puisque avec la revente on peut perdre la trace du billet, nous voulons éviter que des personnes se fassent flouer en payant très cher un ticket avec lequel elles ne pourront pas entrer dans le stade.»

Théoriquement, tous ceux qui sont en mesure d'acquérir ces précieux sésames, selon une répartition bien précise (lire ci-contre), n'ont pas le droit de les revendre. Théoriquement. Car en réalité, ils sont nombreux à le faire. Et pas seulement des particuliers désireux de se faire des sous sur le dos de supporters désespérés, prêts à tout pour s'ouvrir les portes du paradis. Il y a même des sponsors et des associations nationales qui jouent à ce vilain jeu. C'est ce que nous a confié le directeur d'une société proposant des «packages» à des entreprises. «Notre travail consiste à organiser des prestations (hôtel, transport et restauration près du stade) et à les proposer à des entreprises qui veulent inviter des clients ou des partenaires à des matches», raconte ce directeur préférant garder l'anonymat. Et pour cause. «Pour obtenir les billets, nous avons recours à un réseau de contacts qui nous les vend sur le marché gris. Des sponsors, des fédérations ou des particuliers qui ont réussi à en obtenir et qui veulent faire des bénéfices. La Russie, par exemple, était d'accord de nous en céder. Si nos clients sont intéressés par des billets secs nous les mettons en contact avec nos vendeurs. Sinon, nous faisons l'intermédiaire pour négocier le prix en fonction du nombre de billets désirés. Le prix dépendant de nos sources et des matches. Ceux des Pays-Bas ou celui entre la République tchèque et le Portugal sont très prisés.» Et ce confesseur de l'ombre d'insister: «Mais même s'ils sont issus du marché gris, nos billets sont sûrs.»

Après avoir lancé un appel d'offres, l'UEFA a mandaté la société IMG World, pour la vente des tickets pour l'hospitalité. «Il y a beaucoup d'entreprises qui proposent des packages, mais IMG a l'exclusivité mondiale pour la vente des 80000 billets - soit 8% - destinés à des acteurs du monde économique qui souhaitent inviter des clients ou des collaborateurs et accéder à une certaine qualité de prestations. Des prestations dont nous gérons nous-mêmes la production. Tout autre revendeur est illicite. Qu'il soit noir ou gris», prévient Philippe Margraff.

Elles sont effectivement nombreuses les boîtes, sur Internet ou basées dans des zones fiscalement intéressantes à l'image, par exemple, d'ATM ou Premium Hospitality, qui proposent des «forfaits». A des prix souvent inférieurs à l'offre officielle. Les packages UEFA vendus pas IMG allant de 2125 CHF pour les matches de qualifications à 20400 CHF pour un forfait «Knock-out 2» comprenant une demi-finale et la finale. Des prix affichés sur le site de l'UEFA. «Il y a une totale transparence pour ces packages, souligne encore le directeur commercial de l'UEFA. Il s'agit d'une activité commerciale destinée à une clientèle d'affairs et qui permet de générer un revenu que nous redistribuons pour le football. Les prix comprennent la marge d'IMG et les coûts de production des prestations. Les stades étant petits, nous sommes obligés de créer des infrastructures.»

A l'Association suisse de football (ASF), on s'étonne que des homologues étrangers s'amusent à revendre des places à des sociétés frauduleuses: «Nous avons obtenu 19% des billets. Nous en avons donné quelques-uns aux sponsors et à la famille du football et avons vendu le reste aux supporters. Nous avons eu 750000 demandes que nous n'avons pas pu satisfaire alors ce serait grotesque de revendre des billets sur le marché noir ou gris, s'offusque Peter Gilliéron, secrétaire général de l'ASF. Philippe Margraff insiste sur le fait que l'UEFA «cède un grand nombre de billets aux équipes participantes pour favoriser les supporters. C'est beaucoup plus que sur la Coupe du monde où c'est seulement 8%». Sauf qu'à la Coupe du monde 2006, par exemple, la capacité des stades était plus importante.

Des stades dont les propriétaires et les villes hôtes se voient octroyer une maigre part du frugal gâteau (1%). «Nous avons droit à 240 billets. Vingt nous sont offerts par l'UEFA et 220 nous sont proposés à l'achat à des prix variant selon les catégories», précise Laurent Forestier, secrétaire général adjoint responsable de la communication du Département des constructions et des technologies de l'information du canton de Genève. Les heureux destinataires de ces 240 places n'ont pas encore été désignés. «La question est en cours d'examen au sein du Conseil d'Etat qui doit trancher, poursuit Laurent Forestier. A savoir comment ces billets vont-ils être utilisés, à qui vont-ils être proposés, qui va les obtenir gratuitement et qui va devoir les payer?»

Quant aux billets dits VIP (3%), c'est le Conseil fédéral, chargé d'inviter des chefs d'Etat et autres ministres étrangers qui s'occupe de leur répartition. Selon un porte-parole, un plan a été mis en place précisant qui irait où pour y rencontrer qui.