Son Grand Bleu à elle ferait plutôt figure de Grand Vert. La couleur des eaux du lac Léman, quand elle s'y enfonce pour une plongée en apnée, vêtue d'une combinaison, un masque sur les yeux et mue par la seule force de sa monopalme. «Pendant la première partie de la descente, le long du câble, je garde les yeux ouverts pour apprécier les teintes vertes que prend le lac. Puis, au fur et à mesure que la luminosité décline, je préfère les fermer. Je me sens alors très bien. Je me vois sourire, j'ai des flashs lumineux, je pense aux personnes que j'aime.» Le 26 septembre dernier à Hermance, près de Genève, à l'occasion des premiers championnats de Suisse d'apnée, Birgit Ehrenbolger se sentait tellement bien qu'elle est descendue à 30 mètres. Quand elle remontée après avoir retenu son souffle pendant 1 minute 45 secondes environ, elle venait de battre le record du monde féminin dans la catégorie «immersion libre» (le plongeur descend et remonte sans palmes, mais en s'aidant d'un câble).

Bien que détentrice de ce record, la Genevoise d'origine suisse et néerlandaise préfère les catégories qui lui permettent d'utiliser sa monopalme. «Parce qu'elle fait travailler tout le corps en ondulation». Quoi qu'il en soit, elle ne sait pas très clairement pourquoi elle pratique depuis deux ans cette discipline à la fois vieille comme le monde et tout récemment promue au rang de sport. Tout juste explique-t-elle d'un ton posé que la lumière qui décroît l'attire, qu'il y a quelque chose de mystérieux au fond, vers quoi elle aime descendre en retenant son souffle. «Umberto Pelizzari, le célèbre apnéïste italien, a une belle image, raconte-t-elle: «On plonge avec des bouteilles pour regarder autour de soi, tandis qu'en apnée, on plonge pour regarder au fond de soi.» Elle qui souffre d'un souffle au cœur apprécie de pratiquer une activité où «tout le monde a ses chances». Et quand vient l'été, elle passe tous ses week-ends sur les bords du lac, entre séances de yoga sur un ponton et immersions. «Paradoxalement, remarque-t-elle, quand je ressors de l'eau, j'ai l'impression de revenir d'une journée à la montagne, je me sens bien oxygénée.»

Une chose est sûre, c'est une succession de hasards qui a conduit Birgit Ehrenbolger à l'apnée. Tout a commencé, lorsqu'elle avait 16 ans par la découverte de la plongée avec bouteilles, à l'occasion de vacances en Corse. «Le coup de foudre». De retour en Suisse, elle doit patienter un an avant de surmonter les appréhensions paternelles et entreprendre une formation en règle. Dans le lac Léman où, déjà, elle s'initie en parallèle à l'apnée. Puis, cela s'enchaîne très vite. En 1997, à l'occasion d'un séjour au Club Med en Espagne, elle rencontre Umberto Pelizzari, sous la conduite duquel elle apprend à retenir son souffle. «Génial! Plus besoin de porter les bouteilles, raconte-t-elle dans un éclat de rire. Plus sérieusement, le sentiment de communion avec la nature, que je recherchais dans la plongée avec bouteilles, je l'ai retrouvé en mieux: sans le côté artificiel des bouteilles, qui entravent la sensation de se mouvoir dans l'eau.» Elle effectuera ensuite un stage dans le centre du maître en Sardaigne, pour parfaire sa technique.

A son retour d'Espagne, elle participe à la création d'une section «apnée» au sein du club des Dauphins, à Genève, où elle s'entraîne en hiver. Une entreprise pas aussi aisée que le laisserait penser le succès du Grand Bleu, le film de Luc Besson sorti en 1988. «L'apnée demeure encore mal vue, car considérée comme dangereuse, regrette la Genevoise. Ce qui n'est pas le cas si elle est pratiquée en respectant une règle fondamentale: ne jamais s'immerger seul (n.d.l.r.: risque de syncope et de noyade). On ne rencontre aucun problème de décompression qui fait de la plongée avec bouteilles un sport à risque.»

Sensation de bien-être

Le Grand Bleu. Difficile de parler d'apnée sans évoquer le film culte de toute une génération. La Genevoise déplore l'image négative qu'il a pu véhiculer auprès d'un public profane. «A la fin, le personnage principal se suicide en s'enfonçant inexorablement dans les profondeurs de l'océan, rappelle-t-elle. Les gens peuvent en déduire que les apnéïstes sont mus par une pulsion de mort. Personnellement, si j'ai des idées négatives, je ne plonge pas.» Avant son record du monde, par exemple, elle avait annoncé au jury une profondeur plus importante. Mais la veille, elle s'est sentie en petite forme et a demandé que la plaquette, qu'elle doit aller chercher pour authentifier sa performance, soit remontée d'une dizaine de mètres.

A 21 ans, Birgit Ehrenbolger prépare sereinement les prochaines compétitions: la coupe des Dauphins à Genève, en janvier prochain, puis les 3e championnats du monde AIDA (Association internationale pour le Développement de l'Apnée). Celle qui mène en parallèle une maturité moderne - «pour le diplôme» - et une maturité artistique - «pour le plaisir» - ne perd pas de vue cette sensation de bien-être, qui est la source de son plaisir. «Avant de participer à mes premières compétitions, je redoutais un mauvais esprit, que les gens oublient pourquoi ils plongent. Je n'ai rien ressenti de tel, peut-être parce que l'apnée est un sport jeune. Mais si cela devait changer, je reverrais mes participations. Après tout, je n'ai pas commencé l'apnée pour la compétition.»