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La victoire au Mondial n'est pas un remède miracle. Elle soigne le moral, dope l'envie collective, réchauffe (un peu) l'économie, retisse la confiance.
© Philippe Wojazer/Reuters ©

International

Des «bleus» qui cicatrisent (un peu) les plaies françaises

Le triomphe moscovite de la «génération Griezmann» n'efface ni la menace terroriste, ni la xénophobie anti-migrants, ni les inégalités sociales. Mais l'euphorie collective peut soigner d'autres maux

Le choix de la jeunesse: en invitant lundi à l’Elysée quelques centaines de licenciés des clubs de foot des cités de banlieue pour rencontrer les joueurs revenus victorieux de Moscou, Emmanuel Macron n’a pas seulement rendu hommage aux équipes anonymes, pépinières de la nouvelle puissance du ballon rond. «Il faut convaincre ces jeunes générations que tout reste possible. Le triomphe au Mondial, c’est d’abord la preuve que la ténacité paie» se réjouit, dans la cour du Palais présidentiel remplie de journalistes accrédités, une source Elyséenne. Macron-Deschamps, parabole redoutable.

Le président français a-t-il la baraka? «Le seul message qui compte est celui de l’avenir poursuit notre interlocuteur, dans l’attente de voir débarquer sur le gravier de l’Elysée les coéquipiers de Griezmann et Mbappé. C’est stupide de le dire comme ça, mais s’ils ont gagné, c’est qu’ils n’ont pas eu peur et qu’ils ont tenu bon».

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A Bondy, où a grandi Kilian Mbappé, la fièvre de la nuit dominicale est retombée. Au Stade Leo Lagrange, l’écran géant d’une des fan zones installées pour les retransmissions a été maintenu pour diffuser la descente historique de lundi soir, de la place de l’Etoile verrouillée par la police au palais de l’Elysée. Malika et ses copines ont «ambiancé» une bonne partie de la nuit. Problème: ce que les journalistes disent les indiffère. RT, la chaîne russe d’information en bisbille avec la macronie, est plusieurs fois venue filmer ici. Elles n’ont pas trop aimé les questions sur l’islam, les attentats, l’affaire Théo, ce jeune homme arrêté en février avec violences par la police à Aulnay-sous-Bois, localité voisine.

«On ne se cache plus»

«On veut nous faire dire qu’on est tous des Mbappé. Vous délirez ou quoi? On sait qu’il est une exception et que demain, je peux tomber sur un patron qui me refusera un stage parce que je suis noire», lâche l’adolescente, surveillée de près par un «grand frère» qui refuse de nous dire son prénom. Pas d’effet Coupe du monde pour la génération 2018? «Ça fait plaisir et c’est déjà énorme lâche le gaillard, toisant Malika du regard. Oubliez le cliché des jeunes de banlieue repliés derrière le boulevard périphérique. On ne se cache plus. On est là et on le fait savoir. Et peut-être qu’avec les flics, ça va aller mieux. Ces héros sont les nôtres et les leurs.»

Direction les Champs Elysées. Sauf qu’il est impossible de s’approcher. Au pied de l’Arc de Triomphe, le drugstore Publicis offre sa façade de verre, à demi défoncée dans la nuit. Une barricade de planches vissées à l’aube ceinture l’établissement. Jusqu’aux premières heures de l’aube, les visages des joueurs ont défilé sur l’édifice, comme jadis ceux de Zidane ou de Deschamps, version 1998. La tour Eiffel est restée bleu blanc rouge. 292 personnes étaient, mardi matin, placées en garde à vue pour violences sur tout le territoire français. Des dérapages inévitables, vue l’affluence et l’explosion de joie généralisée.

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La fête et c’est tout

A quoi ressemble la foule venue saluer l’exploit, sous le ciel plombé par les orages? A une nuée de moins de 25 ans, blacks et blancs, que la douleur des années de plomb des attentats n’a pas tant assommé que ça. Il est 19h15 lorsqu’apparaît le car des bleus. L’avenue a été dégagée. La police a tracé un couloir. Les rues adjacentes sont bondées. On risque le mot «cicatrisation». D’un côté l’effervescence de la victoire, ballon au pied. De l’autre les plaies du Bataclan, de Charlie Hebdo, du camion fou de la promenade des Anglais qui transforma en massacre la fête nationale, le 14 juillet 2016 à Nice. Inutile. Personne n’y pense ici. Tous nous rabrouent. Ils sont venus fêter le foot. L’exploit. La victoire en chantant et en dansant.

Un seul chiffre entraîne une salve d’applaudissements: parmi les 23 sélectionnés couronnés en Russie, 17 sont enfants d’immigrants de la première génération. «On a jamais cru que la France était à terre après les attentats. Et on n’est pas les uns contre autres. Arrêtez de nous opposer» s’énerve Jacques, jeune diplômé de l’université de Paris Dauphine.

Azouz Begag patiente avant de réagir. Le sociologue et ancien ministre lyonnais avait averti en mars, dans une tribune du Monde, après la prise d’otages de Trèbes (Aude) et la mort du lieutenant colonel Arnaud Beltrame. «A tout moment, une étincelle peut incendier le fragile équilibre des relations interculturelles dans notre pays. On me suggère que «nous» devrions manifester dans les rues pour dire non au djihadisme et rassurer ainsi l’opinion publique. Mais de quels «nous» s’agit-il?».

Marqueur d’identité

Un début de réponse se lit sur les Champs Elysées transformés en clameur. «Le football fait rêver commente l’auteur de Mémoires au soleil (Ed. Seuil). Il est un marqueur d’identité qui exalte les fiertés et qui, après une victoire, réunit dans une incroyable communion toutes les différences qui composent une nation. Il rassemble, alors que la politique divise». Un chiffre en atteste: vingt millions de téléspectateurs français ont regardé la finale. «Les gens font la part des choses et opèrent une distinction très nette entre le champ footballistique et celui de l’évaluation du pouvoir» juge le politologue Frederic Dabi. Jacques Chirac en avait pourtant profité il y a 20 ans: «Il y aura peut-être une forme de parenthèse enchantée, mais elle se dissipera très vite» pronostique ce spécialiste des sondages.

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La victoire au Mondial n’est pas un remède miracle. Elle soigne le moral, dope l’envie collective, réchauffe (un peu) l’économie, retisse la confiance. «Le surplus de prestige qui découle d’un titre de champion du monde n’est pas négligeable. On se sent mieux Français après un tel succès» explique, d’un plateau de télévision à l’autre, l’expert en géopolitique Pascal Boniface, auteur de Football et mondialisation (Ed. Armand Colin), de retour de Moscou. Les plaies françaises demeurent. Elles font juste moins mal après les quatre buts infligés aux Croates.

«La France est sur le toit du monde pour quatre ans, c’est ça qu’il faut retenir» répète en boucle sur les écrans le sélectionneur Didier Deschamps, enfin prolixe dans ses entretiens. Or de ce toit du monde-là, personne, aux abords du cortège assourdissant des «bleus», ne souhaite redescendre.

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