Euro 2016

Des Bleus à géométrie variable

L’équipe de France a évolué dans plusieurs schémas tactiques depuis le début de l’Euro 2016. Et Didier Deschamps va encore devoir innover, demain, en quart de finale face à l’Islande. Force assumée ou aveu de faiblesse?

C’est une exception française à l’heure des quarts de finale de l’Euro 2016. Avant chaque rencontre de l’équipe de France, le petit jeu est de deviner non seulement avec quels joueurs, mais aussi dans quel schéma tactique, elle va évoluer.

Ce n’est pas le cas de la plupart de ses rivaux à ce stade de la compétition: même si les têtes changent, on en sait beaucoup plus aujourd’hui sur le style de l’Italie, de l’Allemagne, de la Belgique ou du Portugal. Sans même parler de l’Islande, prochain adversaire des Français, qui a aligné la même équipe au coup d’envoi de ses quatre premiers matches. Flexibilité contre stabilité, c’est aussi ainsi que peut se résumer le quart de finale disputé dimanche (21 heures) au Stade de France.

Il y a plusieurs manières d’envisager cette versatilité. Intelligence tactique pour s’adapter aux circonstances, à l’adversaire, à la forme des joueurs? Ou bricolage à la va-vite pour rattraper des matches mal embarqués? Une chose est sûre: fidèle à son 4-3-3 depuis deux ans, le sélectionneur français ne se voyait pas utiliser un autre schéma à l’approche de la compétition. C’est ainsi qu’il a débuté contre la Roumanie (2-1). Et c’est là que tout s’est compliqué.

Au match suivant, Griezmann et Pogba ont cédé leur place à Martial et Coman dans un nouveau 4-3-3 selon les médias français, un passage en 4-2-3-1 selon les observateurs de l’UEFA. Une chose est sûre: avec le profil des joueurs, le style de jeu avait totalement changé.

Mise en situation préférentielle

Et cela s’est poursuivi. Après le retour à un 4-3-3 avec Sissoko et Coman, pas vraiment concluant contre la Suisse, le huitième de finale contre l’Eire (2-1) a donné l’occasion de revoir deux visages très différents des Bleus. D’abord endormis dans un 4-3-3 prévisible et inoffensif. Puis renversants dans une grande farandole offensive en 4-2-3-1, qui s’est parfois mué en 4-2-4 dans le sillage d’Antoine Griezmann, électron libre et double buteur.

A l’heure de bâtir une équipe pour déverrouiller le bloc-équipe islandais, c’est évidemment vers cette configuration que Deschamps est allé puiser l’inspiration. A ses yeux, la réaction aux faits de match prime sur la continuité. Quitte à ce que la mise en situation préférentielle de certains joueurs (Payet, Pogba, Griezmann) se fasse au détriment de l’harmonie collective.

«Deschamps s’adapte avec pragmatisme à des situations imprévues. C’est du rapiéçage utile, estime Guy Roux, l’ancien entraîneur d’Auxerre. S’il a placé Blaise Matuidi sur le côté droit du milieu contre l’Irlande, c’est qu’il pensait qu’il était encore l’heure de faire des essais. Il a très vite rectifié les choses. En voyant l’efficacité de Griezmann dans l’axe, il est normal qu’il réfléchisse à une organisation qui lui offre à nouveau cette possibilité.»

Tout indique qu’il voudra laisser à l’attaquant de l’Atlético Madrid sa liberté offensive face à l’Islande. Le système changera d’appellation selon l’identité du joueur qui prendra la place de N’Golo Kanté, suspendu: un 4-4-2 (avec Sissoko), un 4-3-2-1 (Cabaye) ou un 4-2-3-1 (Coman). «Tout ça, ce n’est qu’une façon de présenter le match sur le papier. C’est l’animation qui compte», appuie Guy Roux, qui sait que le football n’a rien de mathématique.

Au fond de lui, Deschamps sait l’avantage de la flexibilité. Durant la Coupe du monde 1998, l’équipe de France dont il était le capitaine avait présenté deux visages. Plutôt offensif au premier tour et jusqu’aux huitièmes de finale. Puis nettement plus fermé par la suite avec la présence de Karembeu au milieu de terrain. C’est ainsi qu’elle est devenue championne du monde. Durant l’Euro 2000, les Bleus avaient alterné entre un 4-2-3-1 dont Dugarry occupait la pointe et un 4-4-2 mené par Henry et Anelka. Deux schémas gagnants pour une équipe en pleine maturité technique et tactique. C’est loin d’être le cas de la formation actuelle.

Flou entretenu

Cette nouvelle donne a induit des changements dans son approche des matches. Jusqu’à l’Euro, il effectuait une dernière mise en place, la veille du match, avec ses titulaires du lendemain. Avec pour résultat de voir son onze de départ dévoilé dans les médias dès la fin de l’entraînement, malgré le huis-clos. Ces derniers temps, il a mélangé les chasubles jusqu’au dernier moment. Parce qu’il voulait maintenir l’incertitude le plus longtemps possible dans l’esprit de ses adversaires. Ou souhaitait tester différentes options jusqu’à la dernière minute.

S’il semble acquis qu’Umtiti replacera Rami (suspendu) en défense centrale, la réorganisation de son milieu pourrait faire l’objet du même flou entretenu.

Face à ceux qui lui reprochent à demi-mot de naviguer à vue, Deschamps défend d’ailleurs sa liberté de choix: «Les choses ne se passent pas toujours comme on le pense. Avoir des options différentes, cela fait partie d’une compétition. Tant que les résultats sont là…», a-t-il rétorqué après la qualification pour les quarts de finale. Il est vrai, pourtant, que le repositionnement de Matuidi avait été anticipé comme un échec par nombre de techniciens.

Finalement, ce ne sont pas tant ses multiples changements tactiques qui déroutent. Mais le fait qu’aucun d’entre eux n’a encore fonctionné plus d’une mi-temps d’affilée. Il serait temps que ça change.

Publicité