Noir sur blanc. C’est d’abord une ombre projetée sur les courbes du skatepark de Plainpalais, furtive et aérienne, qui disparaît dans l’ombre. C’est ensuite une silhouette qui apparaît au soleil. Vêtue de noir de la tête aux chevilles, accroupie sur son petit vélo blanc. Nikita Ducarroz a le geste précis et habile qui lui permet d’exploiter la dureté du béton pour jouir de la légèreté de l’air. La voilà qui s’approche. La conversation commence par une poignée de main ferme et robuste laissant entrevoir la façon dont elle pilote son BMX: sans concession.

Comme monture, elle n’a que lui, ce vélo de petite taille aux teintes d’ivoire. Si elle ne le brise pas sur une réception trop sévère, c’est avec lui que la jeune athlète de 22 ans participera aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020 sous les couleurs de la Suisse. Bien que le volet course de la discipline ait été admis sous la bannière des cinq anneaux entrelacés en 2008, il a fallu douze années pour qu’il en soit de même pour sa version freestyle.

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D’ailleurs comment appelle-t-on les personnes qui enchaînent des figures sur un BMX? «Les journalistes me disent pilote. Moi, quand il le faut, je me décris comme une rideuse. Au fond, je m’en fiche.» Peut-être faudra-t-il décider d’un terme commun en vue des JO? Elle sourit et hausse les épaules. «J’espère en tous les cas que cette entrée ne va pas trop modifier l’esprit qui règne dans notre sport.»

Un esprit fraternel

Cet esprit, selon ses dires, est empreint de fraternité et de bienveillance. «On s’encourage, on s’entraide», décrit-elle. Sur les skateparks qu’elle fréquente, elle a d’ailleurs été initiée par ses aînés et transmet maintenant son savoir à ses cadets. Elle a aujourd’hui 22 ans et Nikita figure parmi les meilleures femmes du circuit mondial.

Pourtant ce n’est pas comme si elle était née sur un vélo. Suissesse par son père, Américaine par sa mère, Nikita Ducarroz est née à Nice et a grandi à Glen Ellen, en Californie. Tous les étés, la famille traversait l’Atlantique afin de rendre visite aux grands-parents paternels à Carouge. «Nous venions ici déjà, mais à l’époque ce skatepark n’existait pas», se remémore-t-elle dans un français empreint d’un léger accent américain.

A l’abri chez soi

A l’âge de 12 ans Nikita décide d’interrompre ces allées et venues transatlantiques. En fait, cette décision ne dépendait pas tout à fait d’elle. «Je n’ai tout d’un coup plus été en mesure de monter dans un avion. Même sortir de chez moi me tétanisait. Je n’avais pas le choix.» La jeune femme tient à raconter cette étape d’isolement que ses angoisses lui ont imposée. Ces mots restent toutefois évasifs. Elle avait peur. C’est tout.

Elle interrompt ses entraînements de football. Et suit depuis ses études par correspondance. Pendant près de deux ans, Nikita n’a plus pu voir personne si ce n’est sa famille, sa batterie et sa guitare. «Mes parents ont dû accepter. Mais après quelques mois, ils ont insisté pour que je trouve un sport qui me convienne. Pour eux l’exercice physique est important.» Une vidéo sur YouTube lui donne l’envie de goûter au VTT. Avec ce deux-roues, elle ose alors affronter la rue. Un jour au détour d’internet, elle tombe sur des images de BMX. Coup de foudre. «Ça m’a plu parce que je pouvais faire ce que je voulais.» A ses yeux, la taille de ce vélo n’est que relative. Pour elle, même petit, il comble sa passion.

Il lui faut trois ans pour participer à sa première compétition. Elle a 16 ans et les âmes des skateparks découvrent alors les ingrédients de son style: vitesse et hauteur. Peu à peu, Nikita maîtrise le tailwhip, qui consiste, en l’air, à faire tourner d’un coup de pied le vélo autour de la potence tout en tenant le guidon. Elle joint aussi au barspin, la figure qui demande de faire tourner le guidon, des rotations multiples. Le plus difficile qu’elle a réussi à exécuter? Le 540, soit un tour et demi. «J’adore ce trick. Surtout quand je le réussis», rit-elle.

La jeune femme envoie. En ce qui concerne le salto arrière, elle commente: «En fait, ce n’est pas si dur que ça. Il faut juste oser.» D’accord. C’est sans doute cette approche désinvolte qui permet à l’Américano-Suisse de se classer parmi les quatre premières femmes en Coupe du monde. Et cela n’étonnera donc personne qu’elle soit considérée comme l’une des favorites des JO à venir.

Toujours tirer une leçon

Sent-elle une certaine pression en voyant ces Jeux venir? «Je n’y pense pas encore beaucoup. Mais je risque, avant la compétition comme d’habitude, de subir une immense montée de stress. Alors j’irai dans mon coin et je me concentrerai.» Sur son vélo, un autocollant mentionne «Sois bon avec les autres». Le message fait écho à celui que Nikita s’est tatoué sur le bras. «Toujours tirer une leçon». «Ce sont les mots de ma grand-maman, glisse la cycliste. Ils me guident.»

Sa famille lui est essentielle. Sa mère qui nous salue d’un signe de la main au loin l’accompagne dans tous ses déplacements. «C’est elle qui tient le rôle de manager», précise la rideuse. Jusqu’à aujourd’hui, elle s’entraînait seule, mais depuis qu’elle est nominée aux JO, Nikita Ducarroz bénéficie du coaching de Roger Rinderknecht, pilote suisse de BMX cross, qui a participé aux JO de 2008 et de 2012. L’an prochain, Nikita sera la seule athlète en freestyle chez Swiss Cycling. Il y a pour elle une importance symbolique dans ce choix de patrie: «C’est une façon de faire le lien avec l’autre moitié de ma famille.»

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Plus de femmes

Depuis que le BMX freestyle a été intégré aux JO, Nikita voit le niveau de ses pairs monter. Chez les filles surtout. Plus nombreuses, elles commencent à avoir les moyens de progresser sensiblement: «Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de femme en BMX dans le skatepark. Il a fallu trois ans pour que j’en voie une. On est une trentaine maintenant sur le circuit.» Elle espère toutefois que cet engouement stimule aussi la rémunération des femmes dans sa discipline. «Sous prétexte qu’ils sont plus nombreux, les garçons ont plus de facilité à bénéficier de sponsors. Et leurs prix sont huit fois plus élevés que ceux des filles», témoigne-t-elle. Sans budget, il est plus difficile aux athlètes féminines de se déplacer, de participer aux rencontres et de progresser. «Mais le BMX freestyle se fédère. Peut-être donc que les choses vont changer.»

Du changement, elle en est l’un des porte-flambeaux. La preuve, dans un an, elle sera la première Suissesse à envoyer un 540 sur un tremplin olympique. Et à le réussir.