Bode Miller termine cette saison comme il l'avait commencée. Avec génie et éclat. En bluffant son monde. En prouvant une fois de plus son imprévisibilité. En imposant son style et sa méthode uniques et en faisant surtout un pied de nez à ceux qui tentent à tort de le décrypter.

Phil Mahre a perdu une occasion de se taire. Détenteur, il y a 22 ans, du gros globe de cristal couronnant le vainqueur du classement général de la Coupe du monde de ski alpin, l'Américain avait déclaré en début de semaine ne plus croire en les chances de son compatriote de s'imposer face à un Benjamin Raich revenu à ses trousses. Il n'était pas le seul, d'ailleurs, à la veille de cette finale, à ergoter sur le comportement indomptable du skieur iconoclaste, lui reprochant de n'en faire qu'à sa tête. Mais c'est peine perdue – et les coaches de l'équipe US ont dû se rendre à l'évidence –, que de vouloir inculquer quoi que ce soit à Bode Miller. Tant ce champion hors normes fait de son indépendance une philosophie de vie. Suite logique de l'éducation que lui ont donnée ses parents.

Présents à Lenzerheide avec une bonne partie de la tribu Miller, à l'exception de sa fratrie, les marginaux géniteurs du skieur de Franconia (New Hampshire), détonnant dans l'aire d'arrivée avec leur look nature, ont volontiers rappelé les principes libertaires qui ont forgé la personnalité de leur fiston. «Je pense que les enfants ont une faculté naturelle à apprendre par eux-mêmes. Bien plus que dans un environnement structuré», a confié la mère, Jo-Ann, samedi à l'issue du géant qui a permis à son fils de s'assurer la victoire au général. «La curiosité des enfants les pousse à tenter des expériences que l'école ne leur permet pas», a ajouté celle qui a fait elle-même la classe à ses quatre gosses.

L'intéressé confirme l'influence inévitable que cela a eu sur ce qu'il est devenu en tant qu'adulte: «La liberté a guidé mon enfance. J'ai eu la chance de pouvoir penser par moi-même. Il est essentiel de laisser les enfants utiliser leur imagination, don le plus précieux de la nature humaine. C'est un privilège d'avoir des parents qui vous laissent la cultiver le plus longtemps possible. L'école, elle, ronge chaque jour l'imagination.» Et d'insister encore sur la richesse de la vie à l'extérieure, «stimulante pour la créativité et la liberté de penser». Des préceptes qu'ils partagent l'été avec les enfants qui participent à ses stages au Tamarack Tennis Camp, centre créé en 1962 par son grand-père et géré maintenant par son père. Ses yeux s'illuminent lorsque cet amoureux des enfants parle de ces stages au cours desquels il leur enseigne bien plus que du tennis et du football. «Je leur apprends à être leur propre maître.»

Cette vision de l'existence guide Bode Miller dans sa vie de tous les jours comme dans sa carrière de skieur professionnel. Elle nourrit cet anticonformisme qui agace tant un Cirque blanc ronronnant sur des principes et des règles indéfectibles. A force de refuser d'entrer dans le moule, Bode Miller agace. D'autant plus que sa différence fait de lui un skieur non seulement phénoménal, mais aussi attachant. Partout où passe la Coupe du monde, l'Américain est le chouchou du public. A Lenzerheide, des banderoles portant l'inscription «Go Bode» pendaient à de nombreuses fenêtres. Il n'a pas de fan-club officiel, mais ses supporters sont partout. A lui demander des autographes, chose qu'il avoue ne pas comprendre. Parce que symbole de la dépendance, de l'absence d'identité propre.

Bode Miller, l'autodidacte, qui a résisté à tous les entraîneurs ayant tenté de lui insuffler les techniques orthodoxes du ski, écoute sa propre voix. Il s'est construit son propre style de skieur caoutchouc prêt à prendre tous les risques. «Je suis fier qu'il ait remporté le classement général avec le record du nombre d'abandons», a plaisanté son père. Allusion au fait qu'il n'a terminé que deux slaloms de toute la saison. Avec lui, ça passe ou ça casse. D'où ces baisses de régime qui ont nourri les pronostics de sa défaite cette semaine. Mais lorsqu'il en a envie, lorsque ça lui tient à cœur – et cette victoire au général, il la voulait –, Bode Miller est capable du meilleur. Il l'a prouvé cette semaine en déployant sa plus belle technique. Et en faisant le meilleur temps, hier, de la deuxième manche du slalom alors qu'il avait encore la tête dans les vapeurs d'alcool d'une soirée.

Ce qui compte pour l'impénitent champion, c'est le plaisir. Il se fiche des points, des résultats et des statistiques. Il a certes l'esprit de compétition (il est un joueur de golf et de tennis confirmé), mais que comble uniquement la satisfaction de la tâche bien accomplie. Ce gros globe de cristal a de la valeur dans la mesure où il correspond à l'idée qu'il s'est fait de son niveau cette saison, à savoir supérieur aux autres. Il se fiche en revanche de la reconnaissance extérieure que cela lui apporte. Au contraire, il regrette d'avoir été, en raison de ses victoires dans les quatre disciplines dès le début de saison, la cible des médias. La pression médiatique, de même que celle de ses fans et des sponsors, sont autant de contraintes qui lui ont rendu la tâche plus difficile. «Skier est la partie la plus facile. Tout le reste est épuisant, parasitaire.» C'est ce qui pourrait, avec le fait qu'il conteste le fonctionnement de la Coupe du monde, le pousser à prendre sa retraite dès cette année. Ou à monter un circuit parallèle. «Il faut que je retrouve la motivation.»

Et ce n'est pas la perspective d'un titre olympique qui va l'y aider. «Les Jeux, surtout aux Etats-Unis, sont importants pour ceux qui recherchent la reconnaissance populaire. Ce n'est pas mon cas. Et si je devais prouver que j'étais le meilleur skieur au monde, je pense l'avoir déjà fait.»