Tout peut arriver dans le football. Dans la politique aussi. Surtout en Argentine où les deux sont intimement liés. L’élection présidentielle, dont le premier tour a eu lieu dimanche 25 octobre, semblait devoir n’être qu’une formalité pour Daniel Scioli, le favori des sondages et de la sortante Cristina Kirchner. Avec 36,6% des voix, le gouverneur de la province de Buenos Aires devra batailler au second tour le 22 novembre prochain pour battre son rival Mauricio Macri, qui a obtenu 34,5% des suffrages exprimés.

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Agé de 56 ans, Mauricio Macri est le maire de Buenos Aires depuis 2007. Les Argentins l’associent surtout au club de football de Boca Juniors, dont il fut le président de 1996 à 2008. Ses douze ans passés à la Bombonera, le stade mythique de cette équipe du quartier portuaire de la Boca, ont durablement marqué les esprits. Il s’y est fait un prénom – son père a été impliqué dans divers scandales de corruption –, un palmarès (17 trophées) et une réputation de dirigeant à succès. Avec Carlos Bianchi sur la touche et Juan Roman Riquelme sur le terrain, Mauricio Macri a fait de Boca Juniors le meilleur club du monde au début des années 2000.

Le club de cœur de Maradona

Aujourd’hui, le club de cœur de Diego Maradona, célèbre pour sa bande horizontale jaune sur un maillot bleu, reste le club le plus populaire d’Argentine. Ses supporters, qui se comptent par millions dans tout le pays, aiment à se retrouver derrière le slogan: «La mitad mas uno». Selon une étude datant de 2008, ils ne représenteraient en fait «que» 40% de la population mais «la moitié plus un», c’est juste ce qu’il faut pour gagner une élection.

L’utilisation du football à des fins politiques n’est pas une spécialité argentine. Silvio Berlusconi au Milan AC ou Bernard Tapie à l’Olympique de Marseille l’ont expérimentée avec des fortunes diverses. En Argentine, le phénomène prend toutefois des proportions extrêmes. Le troisième homme de l’élection de dimanche, le péroniste dissident Sergio Massa (21% des voix) a connu une ascension parallèle à celle du club de sa ville, Tigre, dont il est très proche. C’est dans cette banlieue chic de Buenos Aires, dans le delta du Parana, qu’il avait fait venir Roger Federer en 2012 pour un match-exhibition dont il sut tirer le bénéfice médiatique.

Certains financent les groupes de supporters violents

Comme lui, les politiques s’affichent fréquemment avec les joueurs les plus célèbres. Plus discrètement, certains financent les groupes de supporters violents, les «barras bravas», pour peindre des murs (la version locale de l’affiche électorale), faire le coup de poing ou entonner opportunément un slogan politique en plein match. La légende veut que le logo de la coupe du monde 1978 soit ainsi une stylisation de la gestuelle de Juan Peron.

Beaucoup plus établie, la mainmise des Kirchner sur les affaires de la fédération argentine (AFA). En octobre 2008, le couple présidentiel (Cristina vient de «remplacer» Néstor à la Casa Rosada) convainc le président de la fédération Julio Grondona de nommer Diego Maradona à la tête de la «seleccion». Maradona est un ennemi de Grondona mais un soutien affiché des Kirchner. Et malgré ses excès, une personnalité toujours adulée des classes populaires.

Une conférence de presse surréaliste

Toujours avec le soutien de Grondona, Cristina Kirchner obtient en 2009 le retour des matchs de première division sur la télévision publique Canal 7, au détriment de la chaîne privée Torneos y Competencia (TyC), qui disposait pourtant d’un contrat valable jusqu’en 2014 mais qui a le tort d’appartenir au groupe Clarin, le principal média d’opposition du pays. Le 20 août 2009, Cristina Kirchner tient une conférence de presse surréaliste où, flanquée de Maradona et Grondona, elle affirme «rendre le football au peuple» et ainsi accomplir «un grand pas dans la démocratisation de la société argentine».

Sur Canal 7, les retransmissions de match sont entrelardées de messages vantant le programme «futbol para todos» et le gouvernement. Et tant pis si Maradona soutient désormais Mauricio Macri. L’Argentine continue d’avancer vers la «footballisation» de sa société.