Les bistrots sont fermés, c’est la crise pour tout le monde ou presque, alors Jean-Pierre Clerc ne voudrait surtout pas donner l’impression de se plaindre. Pour lui, les affaires sont bonnes. Mais à vrai dire, elles le sont tellement qu’il se demande s’il va «tenir tout l’hiver à ce rythme». C’est bien simple: il n’a jamais vécu pareille agitation au col du Mollendruz, où son magasin Nordic’Sport équipe de longue date les sportifs venus se dépenser dans le Jura vaudois.

«Besoin de nature»

Il y a une vingtaine d’années, l’homme fut l’un des premiers dans le massif à miser sur la randonnée en raquettes à neige, en balisant des itinéraires en marge des pistes de ski de fond, et en proposant du matériel. Aujourd’hui, il est donc bien placé pour observer l’engouement nouveau que suscite l’activité.

«On assiste clairement à un transfert d’une clientèle qui avait l’habitude d’aller dans les Alpes et qui veut maintenant échapper aux embouteillages sur la route ainsi qu’aux grands rassemblements sur les pistes de ski alpin… Les gens ont un besoin de nature, et ils peuvent notamment le satisfaire chez nous, en raquettes.»

A la location, son stock de plus de 200 paires a déjà été épuisé plusieurs fois. A la vente, il peine à répondre à la demande des clients sous le charme d’une balade initiatique. «Il y a plusieurs modèles dont j’ai écoulé tous les exemplaires et maintenant, j’en suis à attendre un réapprovisionnement. On m’annonce une nouvelle livraison pour la fin du mois de janvier…»

Toute la chaîne est sous pression face à une demande qui n’a jamais été aussi forte. Depuis quelques semaines, les magasins sont dévalisés. Sur les réseaux sociaux, des aspirants raquetteurs témoignent de l’impossibilité de dénicher une paire pour partir à l’aventure. Les fabricants, eux, se frotteraient les mains s’ils avaient le temps, mais ils peinent à suivre.

Production à flux tendu

Le numéro 1 mondial du marché de la raquette est l’entreprise TSL Outdoor, basée à Annecy-le-Vieux en France voisine. Depuis le début de la saison, ses ateliers ont assemblé jusqu’à 3000 paires par jour, contre 1500 au maximum ces dernières années. Cela a nécessité la mise en place d’un fonctionnement en trois-huit inédit dans l’histoire de la société.

«A la même période l’an dernier, il y avait 20 personnes sur les chaînes de production, témoigne le patron Philippe Gallay. Elles sont aujourd’hui plus de 80, et nous avons malgré tout 40 000 paires de retard sur nos demandes de réassortiment…» Aller plus vite? Impossible: ce sont les matières premières qui viendraient à manquer.

En France comme dans d’autres pays, c’est l’annonce de la fermeture des stations de ski qui a précipité le succès de cette alternative. «Les raquettes sont les rouleaux de papier-toilette de la deuxième vague, image Philippe Gallay. En un week-end, tous les stocks ont été pillés. Le lundi qui suivait, j’avais sur le bureau des commandes en provenance de toute l’Europe.» Et notamment de Suisse, où les remontées mécaniques tournent pourtant. «La tendance du retour à la nature, qui existait avant la pandémie, s’est clairement accentuée un peu partout», commente le PDG de TSL, dont les ventes ont par exemple été multipliées par sept depuis le mois d’octobre.

Lire aussi: La Suisse, ce paradis jaune

Frilosité

Durant la belle saison déjà, l’impératif de distanciation sociale et la restriction des possibilités de loisirs avaient poussé les gens vers le grand air. Le boom de la rando est, avec l’hiver, devenu celui de la raquette. Personne ne l’avait-il anticipé? «Les commandes en vue de la saison étaient plus basses que d’habitude, valide Philippe Gallay. C’est compréhensible: les magasins de sport ont souffert de la crise, le moral était dans les chaussettes, personne n’avait le cœur à investir au risque de compromettre encore plus son avenir.»

Fabien Gasser, patron de l’entreprise vaudoise de distribution Spqrt, s’en est bien rendu compte lorsqu’il a ajouté les raquettes de la marque française Inook à un catalogue par ailleurs principalement composé de… cosmétiques. «Les enseignes que nous avons contactées pour placer nos produits étaient très frileuses, elles n’imaginaient pas que les gens penseraient aux sports d’hiver au temps de la pandémie», raconte-t-il.

Paroles de champion du monde

Il a pourtant suivi son instinct, créé une boutique en ligne et il ne le regrette pas. Sans vouloir dévoiler ses chiffres de vente, il avoue lui aussi avoir «un peu de mal à suivre» la demande. Mais la tendance ne le surprend pas: «J’ai l’impression que les gens sont un peu revenus des pistes de ski alpin bondées. Moi-même, j’ai commencé la rando en raquettes pour aller faire des photos des paires que nous proposons et voilà, maintenant, c’est comme ça que j’occupe mes week-ends!»

Il existe d’autres activités à pratiquer à la neige et en totale autonomie. Elles connaissent aussi un regain de popularité. Le ski de fond marche fort. Le ski de randonnée également. Mais la raquette a l’avantage de l’accessibilité. L’équipement est moins onéreux. Aucune formation technique n’est nécessaire avant de se lancer. Pas besoin non plus d’un physique du tonnerre tant qu’on s’en tient à des parcours raisonnables.

Activité familiale

«C’est clairement l’activité la plus facile à partager en famille, avec plusieurs générations différentes, et en même temps, c’est extrêmement ludique pour les gamins, qui s’éclatent dans les descentes, tombent dans la poudreuse et se dépensent énormément», décrit Stéphane Ricard, qui cumule un nombre record de trois titres de champion du monde de course en raquettes.

Ce Français de 37 ans s’y est mis en 2007, en cherchant une alternative hivernale à la course à pied. Depuis, il s’est pris d’une réelle passion pour la discipline et, convaincu de son potentiel tant comme pratique populaire que comme sport de compétition, il s’en est souvent fait l’ambassadeur dans les médias de l’Hexagone. C’est dire s’il est heureux de la ferveur actuelle… «Ces derniers temps, je suis très sollicité pour organiser des activités, mais aussi pour donner toutes sortes de conseils. J’observe un réel engouement. Après, la prochaine étape en matière de développement, ce sera une certaine émulation au niveau institutionnel pour que les raquettes soient réellement reconnues comme un sport.»

En attendant, les champions de demain se promènent peut-être cet hiver avec leurs parents. Au col du Mollendruz, Jean-Pierre Clerc l’assure: il n’a jamais loué et vendu autant de modèles enfant que cette année. «Les gamins d’aujourd’hui semblent avoir le goût de ce genre d’effort», se réjouit le patron du magasin de sport, avant d’attaquer une nouvelle journée bien remplie.