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Si Borg et McEnroe ont tant marqué les esprits, c’est parce que leur opposition dépassait le cadre d’une partie de tennis. Elle mettait en scène deux styles, deux mondes, deux visions du sport.
© Bob Thomas / Getty Images

Tennis

Borg et McEnroe, une brève histoire du jeu

La sortie d’un film sur la finale de Wimbledon 1980 permet de replonger au cœur d’une période charnière de l’histoire du tennis, que la rivalité entre Björn Borg et John McEnroe incarna jusqu’au sublime

Il y a bien longtemps que Björn Borg (61 ans, 11 titres du Grand Chelem) et John McEnroe (58 ans, 7 titres en Grand Chelem) ont été dépassés dans les livres des records du tennis. Novak Djokovic (12), Pete Sampras (14), Rafael Nadal (16) et bien sûr Roger Federer (19) ont fait mieux. Il reste cependant une saveur particulière aux exploits de Borg et McEnroe, qui tient peut-être moins à ce qu’ils ont fait qu’à la manière dont ils l’ont fait et à quel moment.

Match homérique

Ce «quand» et ce «comment» revivent dans un film à l’affiche à partir du mercredi 8 novembre dans les cinémas romands. Borg/McEnroe, du Danois Janus Metz Pedersen, nous plonge dans la finale de Wimbledon 1980, un match homérique, remporté en près de quatre heures par Björn Borg (1-6 7-5 6-3, 6-7 8-6). Dans le tie-break de la quatrième manche, John McEnroe sauve cinq balles de match avant de remporter le set 18-16.

Il y a eu depuis quantité d’autres tie-breaks, d’autres matchs de légende, d’autres rivalités. Celle qui lie Roger Federer et Rafael Nadal est plus riche (38 confrontations à ce jour) et plus longue (sur 13 saisons). Borg-McEnroe, c’est 14 matchs en seulement quatre ans (de 1978 à 1981), et une égalité parfaite (7-7). Les plus célèbres sont les deux finales de Wimbledon, celle de 1980 remportée par Borg et celle de 1981 gagnée par McEnroe.

Lire aussi: Jonas Svensson: «Borg était parfait, McEnroe osait être lui-même»

Seulement trois ans d’écart

Si Borg et McEnroe ont tant marqué les esprits, c’est parce que leur opposition dépassait le cadre d’une partie de tennis. Elle mettait en scène deux styles, deux mondes, deux visions du sport. On a fait de leur rivalité un choc des générations; ils n’ont que trois ans d’écart. Mais Borg, vainqueur quatre années de suite lorsqu’il se présente à Wimbledon en juin 1980, incarne l’ordre établi quand McEnroe, 21 ans, déboule comme un chien enragé dans un jeu de quilles.

Tout les oppose et en même temps ils sont étonnamment proches, parce qu’ils se débattent avec les mêmes démons, que l’un enfouit et l’autre exorcise. C’est l’époque où les joueurs ne sont pas encore des petites entreprises. Ils se fréquentent, voyagent ensemble, sortent ensemble le soir. Le sport-business balbutiant est déjà professionnalisé mais pas encore déshumanisé. Tout se développe et se construit.

Borg et McEnroe y participent parce que leur opposition est si flagrante qu’elle rend le tennis soudainement intelligible à des gens qui jusqu’alors n’y comprenaient rien. En ce début d’été 1980, on est pour Borg ou pour McEnroe comme on était dix ans plus tôt pro-Beatles ou pro-Rolling Stones. Mais mettez les Beatles et les Stones sur la même scène et vous aurez un bon aperçu de la finale de ce Wimbledon.

«Il vivait comme une rock star»

Borg, d’abord. Une célébrité comme les réseaux sociaux ont peine à l’imaginer aujourd’hui. «En 1978, il a été invité en Chine pour un match-exhibition à Canton. Ils avaient bâti un court au milieu de nulle part. Mais même là, les gens le reconnaissaient, se souvient sa première épouse, l’ancienne joueuse de tennis roumaine Mariana Simionescu, rencontrée mardi à Lausanne lors d’une avant-première. Il fallait tout le temps se cacher. Il vivait vraiment comme une rock star.»

Je le trouvais magique, comme un dieu viking qui aurait atterri sur un court

John McEnroe

Comme tous les grands personnages historiques, Borg est immédiatement reconnaissable à son look: longs cheveux blonds contenus par un bandeau en éponge, tenue Fila à fines rayures, raquette Donnay orange et noir. Son revers lifté fascine jusqu’au philosophe Raymond Aron. Et son style mutique ne fait qu’ajouter au mystère du personnage. Que pense-t-il sous son serre-tête? «On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens», prévenait Jean Cocteau. Borg ne rompra jamais la glace.

Censuré par les PTT

John McEnroe vient de New York, ville gangrenée par la violence, ce qui vaut certificat de mauvaise conduite. Il est secrètement un admirateur de Björn Borg. «Je le trouvais magique, comme un dieu viking qui aurait atterri sur un court», écrit-il dans son autobiographie. Il voudrait être Borg mais il ne peut pas s’empêcher d’être McEnroe. «Le mec normal, c’était moi», rugira-t-il des années plus tard dans un documentaire de la BBC. «La plupart des gens que je connais qui jouent au tennis jettent leur raquette et s’énervent.»

Pendant des années, notre sport a été personnalisé par un champion au comportement exemplaire: Björn Borg

Philippe Chatrier

Lui le fait dans des proportions qui inquiètent la Fédération internationale de tennis (ITF). En 1981, son président d’alors, le Français Philippe Chatrier, confie au journaliste Eric Walter: «Pendant des années, notre sport a été personnalisé par un champion au comportement exemplaire: Björn Borg. Si celui qui est appelé à lui succéder se comporte comme un manant sur les courts, c’est tout le tennis qui en souffrira.»

Un jour où «Big Mac» pète les plombs contre Tim Gullikson, le journaliste italien Gianni Clerici relate l’esclandre dans son article. Il reçoit en retour un message des services postaux britanniques: «Monsieur, les PTT britanniques vous font dire que les télexistes refusent d’imprimer de telles insanités.»

La perfection contre le génie

John McEnroe a battu Björn Borg 6-3 6-4 lors de leur première confrontation en 1978 à Stockholm. Il paraît que le Suédois a compris ce jour-là que ce gamin de 18 ans causerait un jour sa perte. Le tennis joué par McEnroe ne ressemble à rien de connu. Sa prise de raquette est unique. Lorsqu’il monte à la volée, elle semble être le seul élément fixe autour duquel son corps pivote.
Borg a fait du tennis une méthode et une ascèse. McEnroe, entre deux insultes, rend sa liberté au jeu.

Passionné de tennis, le critique de cinéma Serge Daney suivait la finale de Wimbledon 1980 pour Libération. Le fameux passing-shot de Borg, écrit-il, «est non seulement redoutable mais humiliant, il donne aux victoires de Borg les allures d’un constant rappel à l’ordre ou d’une leçon de tennis. Borg envoie la balle là où l’autre n’est plus. McEnroe, lui, aurait plutôt tendance à l’envoyer là où il ne sera jamais.»

McEnroe a perdu. Mais il a gagné le tie-break 18-16, un moment si exceptionnel que beaucoup sont aujourd’hui persuadés qu’il a gagné le match. D’une certaine manière, c’est vrai. Borg et le tennis classique vont bientôt être emportés par un tsunami. En quelques années, tout change. Les raquettes (du bois au métal puis à la fibre), les balles (blanches puis jaunes), les cordages (le synthétique remplace le boyau), l’argent (Borg a gagné 3 millions de dollars de gains en tournois, Federer 109 millions), la médiatisation. Et avec tout ça les effets, le jeu, la tactique, le rapport au public, les liens entre les joueurs. Ce ne sera bientôt plus le même sport.

Ils sont restés inséparables

C’est McEnroe qui met fin à la carrière de Borg en 1981 en le battant lors de deux finales de Grand Chelem consécutives. A Wimbledon, où il prend sa revanche et brise l’invincibilité du Suédois sur gazon, il ressent dans la poignée de main de son adversaire une sensation étrange, «comme un soulagement». A l’US Open, qu’il ne remportera donc jamais, Borg est cette fois décomposé. Il quitte le court sans assister à la remise des prix.

La saison suivante, il ne dispute qu’un tournoi ATP, chez lui à Monte-Carlo. Le 23 janvier 1983, il annonce officiellement sa retraite. A 26 ans, il est grillé de l’intérieur. McEnroe joue encore longtemps mais ne gagne plus de titre majeur après 1984. Les deux hommes restent proches. En 1994, ils portent le cercueil de Vitas Gerulaitis, leur ami commun. En 2006, McEnroe dissuade Borg de vendre ses trophées aux enchères. Il est même prêt à les racheter pour les lui rendre.

En septembre dernier, Roger Federer, leur a rendu hommage en les nommant capitaines des équipes d’Europe et du Reste du monde lors de la Laver Cup. Un geste de classe, un geste de fan. McEnroe a joué son personnage de grincheux, Borg a souri doucement. «Je crois que c’était l’un des plus beaux moments de sa vie, dit son ex-femme Mariana. Je ne l’avais plus vu aussi heureux depuis Wimbledon.»


A l'écran, Borg bat encore McEnroe

Le film du Danois Janus Metz Pedersen se concentre sur la fameuse finale de Wimbledon qui a opposé les deux tennismen, en 1980. Ici, l’Américain est relégué au rang de challenger, et le Suédois demeure impénétrable, à s’y méprendre

Quatre ans après le très réussi Rush de Ron Howard (sur le duel entre Niki Lauda et James Hunt), le réalisateur danois Janus Metz Pedersen traite à son tour d’une rivalité sportive dans la décennie dorée du sport que constituaient les années 1974-1984. Il s’agit cette fois de tennis, sport beaucoup plus difficile à rendre crédible à l’écran qu’une course de Formule 1. Le film se concentre sur la finale de Wimbledon de 1980, considérée comme la plus belle jusqu’au Federer-Nadal de 2008.

Interprété par son fils

Les puristes relèveront çà et là quelques incohérences, notamment dans le fameux tie-break de la quatrième manche, pratiquement entièrement rejoué, mais l’ensemble est très crédible. Les scènes entre Borg, son entraîneur Lennart Bergelin (Stellan Skarsgard) et sa fiancée Mariana Simionescu (Tuva Novotny) sont jouées en suédois. Sur les plans larges, les acteurs sont remplacés par des doublures entraînées par l’ancien joueur finlandais Jarkko Nieminen. Borg jeune est interprété par Leo Borg, 14 ans, prometteur, raquette en main (il figure parmi les meilleurs joueurs européens de sa catégorie) et très convaincant aussi devant la caméra.

Le corps parlant de Borg

C’est bien plus un film sur Björn Borg (Sverrir Gunadson) que sur John McEnroe (Shia LaBeouf), qui n’est que l’outsider, le challenger. Les critiques de cinéma préfèrent le jeu de Shia LaBeouf, à la palette plus riche. Caméra sur l’épaule, Metz Pedersen saisit les troubles de l’Américain, si peu sûr de lui derrière ses bravades.
Les critiques reprochent au personnage de Borg de rester impénétrable. Mais Borg était impénétrable. Il ne faut par scruter son visage mais s’attarder sur son corps. Ces épaules rentrées, dans un réflexe permanent de protection. Le charisme sombre de Sverrir Gunadson, presque christique, a même abusé la vraie Mariana Simionescu, présente sur le tournage. «Lorsque je l’ai vu la première fois, j’ai cru être revenue trente ans en arrière.»

(L. F.)

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